Niger : pourquoi l'uranium n'est pas acheté à son juste prix...

Publié le par Le blog de la Gauche Anticapitaliste du Tarn & Garonne

Niger : pourquoi l'uranium n'est pas acheté à son juste prix...

Entretien avec Solli Ramatou, militante nigérienne, coordinatrice du GREN (Groupe de Recherche sur les sociétés Extractrices au Niger).

Pourriez-vous vous présenter ainsi que votre association ?

Je m’appelle Solli Ramatou, je suis enseignante, professeure de français, mais je suis aussi actrice de la société civile nigérienne. Je suis coordinatrice du groupe de réflexion et d’action sur les industries extractives au Niger (GREN), créé en 2006, notamment pour acquérir une transparence sur la chaîne extractive, rendre public les débats autour de ces industries et défendre les droits des travailleurs et des populations autochtones.

Au GREN nous avons commencé à travailler en 2005 en s’inspirant de la société civile au Tchad. Lorsque ce pays allait entrer dans la production du pétrole, nous avons entendu parler d’une certaine organisation qui essayait de faire en sorte que le Tchad et les Tchadiens puissent profiter de cette activité. A ce moment-là au Niger, il y avait beaucoup de structures de la société civile qui travaillaient dans beaucoup d’autres domaines, comme les droits de l’homme et c’est comme si on s’était réveillé d’un long sommeil. On a constaté que cela fait un paquet d’années que le Niger était dans l’exploitation du l’uranium.

On a organisé un voyage d’étude au Tchad constitué d’une dizaine de personnes pour voir comment cela s’organisait là-bas, et de retour au Niger, on a écrit les textes du GREN avant de commencer l’activité en 2005. On a profité d’une occasion, Areva allait fêter sa 5000e tonne d’uranium extraite au Niger, pour mettre en œuvre l’un de nos objectifs majeurs, rendre public le débat sur la question de l’exploitation de l’uranium. Nous sommes allés plus loin pour voir depuis le début de l’exploitation, en 1968, ce que le Niger en avait tiré comme bénéfice et ce qu’a eu Areva. Là, on s’est retrouvé avec des chiffres un peu effarants et on a remarqué que, depuis le début jusqu’à 1973, l’uranium contribuait pour 1,3 milliard de FCFA au budget du Niger. C’était juste une contribution, il n’y avait pas de prix fixé et lorsque le président de la République de l’époque, Hamani Diori, a demandé une revalorisation du prix, il a été déposé par un coup d’État en 1974. A partir de cette époque on a eu quand même un prix fixe, c’était 21 000 F CFA et le prix n’a pas varié jusqu’en 2007. Ensuite, on a eu un président qui avait une ambition, faire beaucoup d’infrastructures pour être aimé du peuple et pouvoir changer la constitution afin de rallonger son mandat. Pour y parvenir, il lui fallait de l’argent, donc augmenter le prix de l’uranium. La société civile était dans le mouvement et a demandé à l’État de faire en sorte que les Nigériens puissent profiter de cette activité. Dans le même temps, on distribuait des permis miniers parmi lesquels Imouraren auquel Areva voulait, coûte que coûte, avoir accès. Cela a permis de revaloriser le prix, il est passé de 21 000 à 42 000 F CFA et aujourd’hui le prix au kilo est de 73 000 F CFA. Cependant si vous regardez les chiffres qu’annonce Areva et qui sont de 250 M €, et la marge réelle que devrait avoir le Niger si on prend les 75 000 F CFA et la quantité annuelle extraite qui varie entre 3000 et 4000 Francs, le petit calcul que nous avons fait montre que le Niger devrait percevoir 450 millions d’euros au lieu de 250.

Donc on s’est dit que ces chiffres ne correspondaient à rien, qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas ou que Areva s’est trompé dans ses calculs. Nous voudrions bien savoir ce qui se passe derrière cela.

Avez-vous un comparatif de prix entre le Kazakhstan, gros exportateur d’uranium, et le Niger ?

Nous n’avons pas cette comparaison, mais sur le marché spot, c’est-à-dire les contrats à long terme avec un pays exportateur d’uranium, le prix au kilo est de 140 $ alors que le nôtre est de 80 $.

D’où vient cette différence ?

C’est justement la question : pourquoi n’achète-t-on pas l’uranium à son juste prix ?

Il y a donc deux choses : les chiffres avancés entre la production et les prix payés ne correspondent pas et le prix est beaucoup trop bas par rapport au marché.

Oui tout à fait.

Dans la Constitution de la 7e république du Niger, il y a un paragraphe qui dispose que la population a un droit de regard sur l’extraction minière.

Droit de regard ? Je dirai qu’il y a plus que cela car la constitution nigérienne dit d’abord que les ressources naturelles sont la propriété du peuple, donc je ne pense pas que cela soit seulement un droit de regard, peut-être que c’est l’interprétation que font les politiciens et qui fait que l’on ne recourt pas à la population pour donner son avis sur ce point. C’est très important, c’est la loi fondamentale qui dit que c’est la propriété du peuple nigérien et elle donne ses orientations : les revenus issus des industries extractives doivent être consacrés aux secteurs prioritaires que sont la santé, l’éducation et l’agriculture. De plus, comme pour tous les contrats signés, l’État a l’obligation de suivre de près, de voir comment cela est exécuté par les compagnies, par exemple qu’on recrute en priorité du personnel nigérien, mais aussi que le contrat soit publié au Journal Officiel. Les bilans doivent être présentés de manière désagrégée pour connaître la contribution de chaque entreprise minière.

Peut-on considérer que ces dispositions constitutionnelles sont une vraie avancée ?

Oui, pour nous militants, ce sont de grandes avancées, d’abord parce que c’est un repère, mais aussi un point d’appui qui nous permet de consolider ce que nous avons commencé.

Le fait que ces dispositions ont été intégrées dans la constitution est-il le fruit de luttes de la société civile ou juste une opération de com ? Ou bien un mélange des deux ?

Non ce n’est pas une opération de com mais le fruit des luttes. C’est aussi un concours de circonstance. En 2010 un coup d’État a fait partir Mamadou Tandja qui voulait se donner une rallonge de mandat de 3 ans. Les autorités militaires au pouvoir en 2010 avaient mis en place une sorte d’assemblée nationale qui était composée de toutes les couches socioprofessionnelles. La société civile avait eu la chance de participer et de présider cette institution, dont le président était un militant du GREN et aussi d’une autre organisation qui luttait pour la transparence et l’analyse budgétaire de l’État Donc il y avait ce camarade qui était à la tête, mais aussi d’autres qui se sont battus dans cette institution pour que cela soit intégré. La lutte que les militants de la société civile ont menée n’était pas une lutte vaine.

Peut-on aborder les conséquences environnementales de l’extraction de l’uranium ?

Les impacts sont de plusieurs ordres, mais c’est l’eau qui est la plus touchée. Depuis l’exploitation de 1968 à 2009, selon les chiffres d’Areva, 270 millions de litres d’eau ont été pompés dans la nappe phréatique, une nappe qui ne se renouvelle pas facilement et qui est aujourd’hui à 70 % épuisée alors qu’Imouraren qui est la 2e mine du monde, n’est même pas encore entrée en activité, et si Imouraren commence son activité, cela sera plus catastrophique. Il faut beaucoup d’eau pour laver et isoler le Yellow Cake des roches, on va continuer à pomper à l’infini jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune goutte d’eau pour pouvoir le fournir en France.

Le Yellow Cake, c’est la poudre d’uranium qu’on a extraite des roches ?

Effectivement et il est produit au Niger, mais malheureusement il n’est pas considéré comme un minerai énergétique avant d’avoir été transformé et cela joue un rôle important dans le fait que l’on continue à maintenir le Niger dans ce qu’on pourrait appeler la misère crasse.

L’autre aspect, toujours sur l’eau, est que la population d’Arlit souffre cruellement de manque d’eau potable, il est difficile de s’en procurer dans la journée pour travailler, à moins de se réveiller à 3 heures du matin pour attendre qu’elle arrive à la pompe, et quand dans une famille on ne se lève pas à 3 heures, il faut attendre le lendemain et cela dure depuis 1968. Donc il faut prendre des mesures pour mettre les populations à l’abri. L’eau c’est la vie, sans eau il n’y a pas de vie, c’est vrai que les mines continuent à tourner, mais que deviendra la population c’est ça la vraie question.

Sans compter que l’eau utilisée pour laver les minerais est stockée dans des conditions déplorables. En 2010, nous avons vu une digue qui s’est rompue et l’eau radioactive s’est déversée.

L’eau qui sert à produire le Yellow cake est-elle radioactive ?

Naturellement, et la durée de vie de la radioactivité est très élevée. Si on met de côté l’eau, la première chose qui frappe à Arlit, ce sont les montagnes. Vous allez vous demander si c’est naturel, mais ce n’est pas naturel, ce sont les déchets radioactifs. C’est-à-dire que pour avoir l’uranium il faut creuser, il faut atteindre les roches, les concasser, les broyer et puis laver les sables qui sont mélangés à des produits chimiques et toxiques que l’on a mis pour obtenir l’uranium. Tous ces déchets sont entassés depuis 1968 à l’air libre sans aucune protection et, selon les chiffres d’Areva, on atteint 5 millions de tonnes de déchets. Bien qu’Areva sache qu’ils sont radioactifs, ils sont utilisés pour remblayer les routes et sont donc éparpillés dans les villes. On utilise aussi des matériaux qui ont servi dans la mine et sont radioactifs. On a vu qu’ils ont été mis à la disposition plus ou moins gratuitement pour que les gens puissent fabriquer des maisons avec, des malles, des ustensiles de cuisine.

Un autre problème tout aussi important est la santé des travailleurs et des populations. Areva nous répond depuis 1968 que les habitants qui vivent autour du site minier sont bien portants, qu’ils ne souffrent d’aucune maladie, que les gens de Niamey qui sont à plusieurs milliers de kilomètres peuvent être plus malades. La population, les travailleurs et les anciens travailleurs ont été exposés à longueur d’années à des radiations. Selon les experts, 15 ans d’exposition suffisent largement pour que la personne soit atteinte d’une maladie quelconque. Mais Areva exige que l’on prouve que la maladie est liée aux radiations, c’est bien délicat.

Pourriez-vous nous parler des organisations syndicales à Areva et de vos éventuelles relations avec elles ?

Il existe des syndicats, mais nous n’avons pas de relations étroites. Il y a une confédération des syndicats des travailleurs qui est membre du GREN, mais les syndicats des travailleurs de ces mines ne font pas partie du GREN. Lors d’un débat sur l’apport du secteur minier dans le budget du pays, les syndicats des secteurs miniers reconnaissent que l’uranium ne rapporte pas grand-chose. Le gouvernement lui-même reconnait que cela ne contribue que pour 5,6 % au budget national.

Sait-on pourquoi la mine d’Imouraren a été octroyée au groupe Areva ?

Plusieurs arguments sont avancés : la proposition de produire 300 tonnes par an que le Niger pourrait vendre sur le marché international ; Areva aurait payé par avance des royalties et accepté de revaloriser son prix d’achat ; enfin je pense que la colossale somme de 1,5 milliard d’euro qu’Areva disait vouloir investir et aussi la date assez rapprochée qui était proposée, mais qui fait l’objet de reports continuels maintenant, ont aussi joué.

Combien les activités d’Areva représentent-elles d’emplois ?

Pour Imouraren, c’est autour de 1400 emplois, pour les sites de la Somaïr et de la Cominak, cela s’élève à 1600 emplois mais ce nombre est en forte baisse.

Propos recueillis par Paul Martial, Afriques en lutte n°21.

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