L’esclavage n’est pas que l’affaire des Noirs

Publié le par Le blog de la Gauche Anticapitaliste du Tarn & Garonne

L’esclavage n’est pas que l’affaire des Noirs

En ce 10 mai, nous voulons rendre un hommage appuyé et une reconnaissance vibrante et républicaine aux femmes et hommes réduits en esclavage, célèbres, anonymes ou mis dans l’anonymat, qui ont participé à leur propre libération et à celle de la France et de la République.

La loi du 10 mai 2001 reconnaît la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité.

Donc cela nous appelle à une reconnaissance politique du combat de ces héros de notre démocratie tous les 10 mai, reconnaître en ces femmes et hommes, esclaves ou non, tous leurs alliés actifs, célèbres ou non, blancs ou non, leur combat pour la liberté, pour la justice, pour la démocratie, pour l’égalité, pour le droit de vivre autrement que sous la férule et sous le joug des maîtres et des lois abjectes.

Durant plusieurs siècles, la souffrance, l’injustice à son paroxysme étaient les compagnes obligées de ces êtres humains.

Durant ces longs siècles, les esclaves ont éprouvé toutes les stratégies possibles, peu ou prou, pour résister, combattre, lutter contre l’avilissement, les coups de fouet, les humiliations, l’exploitation économique et physique, les nombreux viols, de la traversée en galères aux plantations, l’exigence du reniement d’eux-mêmes, de leur nom, de leur identité, de leur religion, de leurs cultures.

Leur couleur était associée politiquement et juridiquement à l’inégalité des dites « races », organisée par un code noir, le code juridique le plus terrifiant qu’ait engendrée notre République, écrit par Colbert à la demande de Louis XIV.

Ce code noir a rencontré beaucoup d’assentiment mais il a aussi, par ces articles, innommables d’inhumanité, aux effets concrets directs sur la vie des esclaves, déclenché des oppositions et non des moindres, des révoltes, des solidarités mais malheureusement, c’est bien l’assentiment qui a rassemblé la majorité de nos concitoyens.

Et pour ceux et celles qui veulent se cacher derrière le petit doigt de l’époque ou du contexte, nous ne devons pas oublier que chaque minute, chaque jour, chaque année, chaque décennie, chaque siècle, réduits en esclavage ou non, des gens s’y sont opposés au péril de leurs vies.

Ombres et de lumières

Oui, notre histoire est faite d’ombres et de lumières.

Pour certaines de ces lumières apprises à l’école, qui ne sont pas sans positions contradictoires, ambivalentes voire coupables et qui ont même organisé et convoqué le regard des uns et des autres pour installer dans l’esprit des gens, le racisme et le relativisme culturel, le complexe d’infériorité et de supériorité et passaient de l’esprit à la loi, souvent de manière simultanée.

Oui, notre Histoire est faite de moments glorieux et de moments ignominieux.

Le dire est se référer aux faits. Il n’y a pas de coupables héréditaires ni de victimes héréditaires mais il y a un héritage que l’on doit tous s’approprier.

Nous réitérons notre hommage et reconnaissance quelle que soit notre couleur, catégorie sociale, religion ou non, du combat pour la liberté de toutes ces femmes et hommes.

Pas de concurrence de mémoires

Ce n’est pas l’histoire des Noirs contre celle des Blancs ou seulement une histoire de Noirs, comme cela est malheureusement trop souvent perçu.

Il s’agit bien de l’histoire de France, de l’Europe, du monde car il y a quatre siècles, ce trafic à bouleversé le monde sur le plan humain, politique, géographique, juridique, philosophique, scientifique et dans bien d’autres domaines.

Et dans notre monde, le continent le plus meurtri fut l’Afrique et ceci n’est pas sans conséquences actuellement.

Ce texte n’est ni victimaire, ni doloriste, ni en concurrence de mémoires car mettre des mémoires en concurrence serait d’une incroyable indécence. Il y a un devoir d’Histoire, de justice, de vérité afin d’en traquer les avatars, les effets et les conséquences dans notre société, sans anachronismes.

Rue 89.com - Jean-Claude Tchicaya - Co-fondateur et porte-parole du Collectif Devoirs de Mémoires,

L’esclavage n’est pas que l’affaire des Noirs

Esclavage. « Les départements d’outre-mer veulent briser leurs chaînes »

Le passé esclavagiste et colonial des départements d’outre-mer continue à peser lourdement sur leur développement économique. En se réappropriant l’histoire, ils cherchent aujourd’hui à le dépasser.

L’esclavage est un événement fondateur, ce qui implique qu’il se prolonge dans l’histoire par la persistance d’un héritage. On peut en distinguer les manifestations les plus heureuses : des langues particulières – les créoles –, des musiques particulières… On en distingue aussi et avant tout une manifestation physique : les couleurs des peaux des habitants des terres au passé esclavagiste. Loin d’être une question secondaire, la question raciale a fait l’objet d’une abondante littérature depuis l’ouvrage fondateur de Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs. Mais, dans leurs structures économiques mêmes, les départements d’outre-mer subissent encore les conséquences d’un passé non réglé.

Si on ne peut expliquer entièrement ces maux par le passé esclavagiste, celui-ci en est tout de même une cause essentielle. D’abord parce que la transition de l’esclavage au salariat n’a pas été, loin de là, menée avec une vision égalitaire. Comme le rappelle la chercheuse Françoise Vergès, « au plan juridique, avec l’abolition de l’esclavage, les maîtres subissent un préjudice matériel, alors que la fin de la servitude forcée constitue en elle-même une compensation suffisante pour les affranchis. Les maîtres reçoivent un dédommagement financier ; les esclaves sont libres à condition de signer un contrat de travail » (*). Ainsi sont perpétués les schémas de domination, qui perdurent, surtout en Martinique, avec la domination des « békés » – les Blancs descendants d’esclavagistes qui possèdent encore la plupart des entreprises – sur le reste de la population.

C’est aussi par l’esclavage et la période coloniale que l’on peut en grande partie expliquer les retards de développement économique des DOM. Pour l’économiste martiniquais Fred Célimène, de l’université des Antilles et de la Guyane, lors d’un colloque organisé sur la mémoire de l’esclavage en novembre 2012 par la région Guadeloupe : « Il est évident que les problèmes que nous connaissons dans nos départements d’outre-mer sont liés à la période de l’esclavage. N’oublions pas qu’il était interdit aux colonies de commercer avec un tiers. Elles ne pouvaient commercer qu’avec la métropole. » D’où une hyperspécialisation de l’économie dans la production de canne, de banane, de coton ou de cacao, qui ne peut aujourd’hui plus faire face à la concurrence à coût bien plus bas des États voisins indépendants.

« Ces économies-là ont toujours un rapport de commerce privilégié avec les ex-puissances », poursuit Fred Célimène. En effet, en plus des difficultés à exporter (avec des taux d’exportation en moyenne deux fois moins élevés que les petits États insulaires voisins), les DOM importent de manière très majoritaire des produits de provenance française, avec ce que cela entraîne de surcoûts et d’abus de position dominante de certains grossistes. C’est ce problème qui a été en cause dans les événements de 2009 en Guadeloupe, quand, avec le LKP, un mouvement social virulent avait agité le département pendant plusieurs mois.

Violent retour au passé esclavagiste : « Les problèmes sociaux font remonter les blessures", affirme Josette Borel-Lincertin, la présidente (PS) de la région Guadeloupe. "En 2008, mon prédécesseur, Victorin Lurel, a été le premier à pointer du doigt le problème de la vie chère. Mais on n’avait pas trouvé le bon mot, le mot “profitation”. »

La profitation, ce créolisme popularisé par le LKP et son leader, Élie Domota. C’est le concept qui boucle la boucle ; où la question économique rejoint la question raciale et apparaît dès lors comme un stigmate de l’esclavage : la population créole souffre de la position dominante sur l’économie d’une minorité blanche descendante d’esclavagistes.

Victorin Lurel, maintenant ministre des Outre-Mer, a travaillé le sujet et a à ce jour fait adopter une loi contre la vie chère. Mais plus structurellement, selon Josette Borel-Lincertin, « il faut que l’on apprenne à vivre avec ceux qui nous entourent ». Autrement dit sortir les départements de leur isolement et s’ouvrir aux voisins de la région Caraïbe. Cette année, Josette Borel-Lincertin, invitée au sommet de l’Association des États de la Caraïbe, y a obtenu pour la Guadeloupe l’adhésion en son nom propre.

Mais cette volonté de la Guadeloupe de dépasser les blessures du passé, sans les oublier, trouve sa plus belle expression dans le projet du Mémorial Acte, aujourd’hui porté par la collectivité. Sur un ancien site sucrier, en bord de mer, les fondations d’un Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage sont déjà posées et attendent la livraison du bâtiment, prévue pour octobre 2014. Un projet qui tiendra bien moins du monument aux morts que d’un vrai centre actuel, dédié tant à la recherche sur l’histoire qu’à l’art contemporain. Un centre qui se voudra une attraction comme il n’en existe pas dans la région : « Il y a très peu de musées d’histoire et, niveau art contemporain, c’est le désert », constate Thierry L’Étang, qui porte le projet pour le conseil régional.

De l’art contemporain en regard de l’histoire, presque une évidence au cœur de cette société créole. Thierry L’Étang l’assure : « Nous savons ce que nous voulons dire. L’histoire de l’esclavage reste la même, mais selon la position de celui qui parle il y a une autre narration, qui le voit du haut, qui le voit du bas. Ici, nous avons vocation à parler in situ. » Une belle ambition que de construire le présent et l’avenir sur un passé si douloureux.

L'Humanité.fr - Adrien Rouchaleou

(*) La mémoire enchaînée, de Françoise Vergès, Hachette littératures, 2008, 204 pages, 7,50 euros.

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