Grande-Bretagne : vers un nouveau parti de gauche

Publié le par Le blog de la Gauche Anticapitaliste du Tarn & Garonne

Grande-Bretagne : vers un nouveau parti de gauche

Le 30 novembre prochain, un nouveau « parti de gauche » verra le jour en Grande-Bretagne (Angleterre et Pays de Galles). Il s’agit là d’une étape nouvelle dans un processus déclenché par ce qu’il est convenu d’appeler « l’appel de Ken Loach ». Son dernier film –The Spirit of 45 – retrace les acquis sociaux conquis par la classe ouvrière britannique à l’issue de la deuxième guerre mondiale, sous le gouvernement travailliste de l’époque. Cet hiver, la sortie de ce film sur les écrans britanniques a été accompagnée de projections militantes suivies de débats qui ont ouvert un vaste espace de réflexion et de discussions. C’est aussi à cette occasion que, dans une interview, Ken Loach a fait le constat que tous ces acquis sociaux étaient aujourd’hui mis en pièces et que le Parti travailliste n’était plus d’aucune utilité pour les défendre. Il concluait sur la nécessité que le mouvement populaire, pour défendre ces acquis, se dote d’un nouveau parti politique. Ce qui n’était à l’origine qu’une remarque dans le cours d’une interview - un appel à la cantonade, une bouteille à la mer… - s’est transformée spontanément en mouvement d’opinion : en quelques semaines, près de 9.000 personnes ont signé une pétition pour dire que, oui, décidemment, il fallait un nouveau parti ! Et près de 90 collectifs se sont constitués sur la base de cet « appel » pour concrétiser cette volonté d’une nouvelle représentation politique.

Indéniablement, ce mouvement pour un nouveau parti constitue un fait politique qui modifie les conditions du débat dans la gauche radicale britannique. Ce qui ne signifie pas, on s’en doute, qu’il s’agit là d’une voie royale… Ainsi, les principales organisations de l’extrême gauche britannique sont extérieures au lancement de ce processus. Malgré son développement actuel, elles demeurent, pour le moins, réticentes. C’est le cas aussi bien du Socialist Party (1) que du SWP (2) ou de Counterfire (3) qui y voient essentiellement une résurgence du « réformisme de gauche ».

A l’inverse, des courants de la gauche radicale, de taille plus modeste, se sont investis dans le processus et jouent un rôle moteur dans son développement et dans la tentative de fonder effectivement un nouveau parti. C’est, en particulier, le cas de Socialist Resistance (4), du Réseau Socialisme International (5) et de l’Initiative Anticapitaliste (6).

Diverses personnalités militantes - dont Kate Hudson, dirigeante de longue date du CND (mouvement pour le désarmement nucléaire) - se sont jointes au mouvement qui a connu de nouveaux développements avec la publication dans le Guardian d’une tribune signée par Kate Hudson, Ken Loach et Gilbert Achcar, tribune qui résumait la démarche (7).

Le mouvement pour un nouveau parti a pris le nom de Left Unity - que l’on peut traduire par Unité de gauche, Unité de la gauche, Unité à Gauche, etc… - et s’est doté d’un site (8) qui recense les initiatives, publie les contributions des groupes de base ainsi que les textes, individuels ou collectifs, des différentes positions en débat.

Pour comprendre le phénomène et apprécier la dynamique possible, il faut aussi prendre en compte le fait que cette initiative se situe sur un plan proprement politique et « partidaire » mais qu’elle s’inscrit dans un contexte marqué par diverses tentatives pour donner des expressions de masse - mouvementistes ou politiques - au mouvement de résistance à l’austérité. Dernière réalisation en date : la tenue, en juin dernier, d’une Assemblée populaire (ou Assemblée du Peuple / People’s Assembly) qui a regroupé 4.000 participants représentatifs de divers réseaux militants. Au niveau des organisations politiques, on notait la présence de quelques députés travaillistes, de Socialist Resistance, du Parti communiste britannique, de Counterfire ainsi que du SWP qui ne fait pas partie des initiateurs de l’Assemblée populaire, mais a joué un rôle actif en mobilisant ses propres militants et sympathisants.

On peut considérer que cette initiative de l’Assemblée populaire relève plutôt du front unique (ou du front unique « partiel ») ou encore d’un « front politique et social » tandis que Left Unity relèverait explicitement de la construction d’un (nouveau) parti politique. Mais, sans doute, n’y a-t-il pas une muraille de Chine entre ces diverses tentatives…

Le débat de fondation

Pour en revenir à la création du nouveau parti de gauche, une échéance a été fixée : le 30 novembre prochain. Le débat s’est engagé autour de la rédaction d’une déclaration de principes qui a vocation à être le texte de référence (et la base d’adhésion) du nouveau parti. Les collectifs de base constituent le cadre naturel du débat, mais le Groupe national de coordination de Left Unity a décidé que « des regroupements de 10 camarades ou plus » pouvaient présenter des résolutions pour la conférence de fondation, au même titre que les groupes locaux.

Ce qui s’est traduit par la création de plateformes (tendances). Au stade actuel, trois « plateformes » se sont constituées sur la base de proposition de courts « textes de référence », auxquels sont adjoints des documents d’accompagnement plus longs. Beaucoup d’analyses, de revendications et de professions de foi que contiennent ces projets et contributions se recoupent largement : notamment sur la nécessité d’un nouveau parti face aux attaques violentes de la droite et aux trahisons des travaillistes ; ou sur la défense des acquis sociaux ; ou encore sur la nécessité d’un parti au fonctionnement démocratique… Pour autant, il existe des points de vue assez différents sur la conception du parti et le profil qui devrait être le sien.

La plateforme Left Party – plateforme « Parti de gauche » (9) – est la première tendance à s’être déclarée. Elle regroupe les principaux initiateurs du processus : Socialist Resistance, certains des animateurs du Réseau Socialisme International, des animateurs et animatrices des mouvements sociaux, des personnalités engagées (notamment universitaires), dont G. Achcar… Elle propose une déclaration de principes essentiellement axée sur la lutte contre les politiques d’austérité et la défense des acquis sociaux. Tout en mettant en avant « un nouveau système de valeurs, autour de l’égalité et de la justice : pour le socialisme, le féminisme, l’écologie et contre toutes les formes de discrimination », elle défend principalement la conception d’un parti large qui évite, dans sa déclaration de principes, de multiplier les obstacles a priori à l’adhésion. Dans le document programmatique qui accompagne sa proposition de déclaration de principes (10), la plateforme Left Party indique notamment : « en Grande-Bretagne, les conditions politiques pour la création d’un nouveau parti de gauche existent. Elles ont leurs spécificités et ne sont pas les mêmes que celles qui ont donné naissance à de nouveaux paris de gauche ailleurs en Europe. Mais les éléments de base sont les mêmes : les gens ordinaires ont besoin d’un parti pour représenter leurs intérêts, défendre l’Etat providence et les acquis de la classe ouvrière. Ils ont également besoin d’un parti qui fasse avancer ces acquis et travaille à transformer la société d’une nouvelle manière que le Parti travailliste n’avait jamais que partiellement mise en œuvre : une démocratisation compète de la politique, de la société et de l’économie, par et pour le peuple ».

Il faut aussi noter que, au niveau international et européen, cette plateforme propose que le nouveau parti noue des liens « avec d’autres organisations et mouvements de gauche en Europe et internationalement, comme Syriza ou le Front de Gauche afin de construire une coordination, des liens stratégiques et de bâtir des actions communes pour faire avancer cette lutte ».

L’approche proposée par la seconde plateforme ou « plateforme socialiste » (11) est assez différente et, pour tout dire, beaucoup plus « idéologique » - ou, si l’on veut, « programmatique »... L’accent essentiel est mis sur la nécessité que le nouveau parti se définisse d’entrée de jeu et se proclame comme « un parti pour le socialisme ». Un parti dont l’objectif « est d’en finir avec le capitalisme et de le remplacer par le socialisme ». Et, de fait, sa proposition - pourtant relativement courte - de texte de référence (en dix points) multiplie les prises de positions politiques très précises et très tranchées, qu’il s’agisse de l’appréciation des « régimes antidémocratiques qui ont existé dans l’ex Union soviétique et dans d’autres pays » ou encore de la nécessité « de remplacer l’Union européenne par une Fédération européenne de sociétés socialistes ». Autant d’éléments politiques qui, naturellement, ont leur légitimité, mais qui regroupés dans une déclaration de principes lui confèrent une dimension identitaire « extrême gauche » qui risque d’aller à l’encontre de l’objectif d’un parti large.

La troisième plateforme (12) - plateforme Lutte de Classe – s’est constituée en réaction aux deux autres. Elle critique la plateforme Left Party qui « réduit le socialisme à un élément parmi d’autres au lieu d’en faire notre objectif principal » et la plateforme socialiste qui « présente les objectifs socialistes pour le futur en faisant totalement abstraction des batailles quotidiennes que mène la classe ouvrière ». Au cœur de sa proposition de déclaration de principes, on trouve surtout l’explicitation des campagnes politiques et sociales que devrait mener le nouveau parti.

Parti « large » ou parti « socialiste » ?

La conception du parti à construire apparaît donc bien comme l’un des enjeux principaux de la discussion. Quelques citations des différentes contributions (13) – que l’on peut retrouver sur le site de Left Unity, - peuvent permettre de mieux appréhender les termes du débat.

Ainsi, un militant du Réseau Socialisme International réfute les critiques adressées par la « plateforme socialiste » à la « plateforme Left Party » en ces termes : « on nous dit que, comble de l’horreur, notre projet de déclaration de principes ne trace pas une route claire pour la transition du capitalisme au socialisme. On nous dit que c’est, en réalité, un document avec lequel n’importe qui se situant à gauche du Parti travailliste pourrait être d’accord. Tout à fait ! C’est exactement cela ! »

Un autre signataire de la plateforme Left Party force le trait dans le même sens : « La vérité est que tous ceux qui s’identifient avec la gauche au sens large et qui sont à la recherche d’une véritable alternative au Parti travailliste ne se définissent pas comme anticapitalistes, au moins consciemment. A gauche, la majorité des gens sont plutôt sociaux-démocrates et réformistes. A mon avis, ce positionnement politique s’exprime souvent sous forme novice, générale et intuitive, une sorte de bon sens commun social-démocrate relatif à des choses comme le bien-être et la justice sociale. Il faut attirer des couches entières de gens comme cela, leur fournir une nouvelle maison politique et les unir à des forces plus à gauche. Cela veut dire que nous avons besoin d’un parti large, avec une déclaration de principes (qui ne soient) pas excessivement prédéterminés et une orientation générale qui soit acceptable aussi bien par des sociaux-démocrates de type « old Labour » (« à l’ancienne ») que par des socialistes révolutionnaires ».

On notera que, même si dans les débats il y a quelques remarques critiques sur le sujet, la plupart des protagonistes de l’initiative (à commencer par Ken Loach…) la placent sous l’égide de la défense de l’Etat social - de l’Etat providence… - tel que mis en place après-guerre par le gouvernement travailliste de 1945. Ce point de départ est commun à toutes les sensibilités. Ensuite, les partisans d’une affirmation « socialiste » du nouveau parti indiquent que, pour autant, on ne peut limiter l’horizon de la transformation sociale à cette défense de l’Etat social et qu’on ne doit pas non plus limiter le projet de nouveau parti à la (re)construction un nouveau parti « vraiment social-démocrate » comme le parti travailliste qui a imposé l’Etat social en 1945. Positions que, d’ailleurs, aucune des plateformes en présence ne défend…

Ce qui n’empêche pas les tenants de la « plateforme socialiste » de reprocher à ceux de la plateforme Left Party de « cacher leurs convictions socialistes ». Un mauvais procès selon ces derniers qui affirment que des références socialistes aussi marquées et spécifiques (que celles proposées par la « plateforme socialiste ») peuvent fort bien se concevoir… s’il s’agit de construire un regroupement socialiste/révolutionnaire au sein d’un parti large … mais qu’elles ne peuvent être les délimitations du parti large lui-même, sauf à en réduire d’emblée la base : « Nous pensons que, pour gagner des gens à une perspective socialiste, le mieux n’est pas de les affronter avec une liste schématique de vérités révélées auxquelles ils doivent adhérer avant même que nous commencions à travailler avec eux. Le mieux est de travailler avec eux, de mener des campagnes politiques avec eux, dans le cadre d’un processus organique et pédagogique construit sur la confiance et le respect mutuel ».

Enfin, certaines contributions contestent non la nécessité d’un débat pluraliste pour le congrès de fondation mais le fait que ce débat s’organise principalement à travers la confrontation des projets et propositions des différentes plateformes, au risque d’une relativisation des échanges issus des différents collectifs.

En tout état de cause, ces discussions et ce projet ne peuvent que susciter un grand intérêt, y compris sur le continent… La dérive à droite (vraiment très à droite) du Parti travailliste libère un espace à gauche, pour une « vraie gauche ». Ceci est absolument indéniable. Mais de l’existence d’un espace à la capacité de l’occuper, il peut y avoir – nous le savons – un fossé. Le défi reste entier. Souhaitons que la gauche radicale britannique parvienne à le relever !

François Coustal

Notes

(1) Le Socialist Party (ancien courant Militant) est la principale organisation du regroupement international CIO / CWI (Comité pour une Internationale Ouvrière)

(2) Le Socialist Workers Party est la principale organisation du regroupement international IST (International Socialist Tendancy). C’est aussi, vraisemblablement, la principale organisation de l’extrême gauche britannique (malgré les scissions de ces dernières années).

(3) Counterfire est un réseau militant (et un site) animé par d’anciens responsables du SWP.

(4) Socialist Resistance regroupe notamment les partisans britanniques de la IV° Internationale. On peut consulter leur site : http://socialistresistance.org/

(5) International Socialism Network est une scission récente (janvier 2013) du SWP. On peut consulter leur site : http://internationalsocialistnetwork.org/

(6) Anti-Capitalist Initiative est un groupe de militants particulièrement investis dans le mouvement Occupy. On peut consulter leur site : http://anticapitalists.org/

(7) On peut en lire une traduction sur notre site : www.gauche-anticapitaliste.org/content/grande-bretagne-lappel-de-ken-loach

(8) Le site de Left Unity : : http://leftunity.org

(9) On peut lire la déclaration de principes proposée par la plateforme Left Party sur le site de Left Unity http://leftunity.org/left-party-platform-statement

(10) http://leftunity.org/towards-a-new-left-party

(11) On peut lire la déclaration de principes proposée par la « plateforme socialiste » sur le site de Left Unity : http://leftunity.org/socialist-platform-statement-of-aims-and-principles/

Par ailleurs, le terme socialist - que l’on traduit assez naturellement par … socialiste – fait en général référence aux socialistes « révolutionnaires », aux « partisans du socialisme » et aux sociaux-démocrates de gauche, le courant dominant se définissant plutôt comme travailliste

(12) Lire sur le site Left Unity : http://leftunity.org/the-class-struggle-platform/

(13) Voir notamment :

http://leftunity.org/which-way-for-left-unity-the-case-for-the-left-party-platform/

http://leftunity.org/on-the-platform-debate-in-left-unity-and-a-note-on-the-matter-of-left-reformism/

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