Débat sur la République

Publié le par Le blog de la Gauche Anticapitaliste du Tarn & Garonne

Débat sur la République

François Sabado, dirigeant du NPA, vient de publier un texte dans la revue de son parti intitulé « Républiques et luttes de classes » [voir plus bas]. Il tranche très heureusement avec les positions à l’emporte pièces, trop souvent issu de ce parti désormais, et pour lesquelles l’assimilation République/impérialisme irait de soi. Passant ainsi par dessus deux siècles d’histoire tourmentée du pays. Pendant lesquelles si République il y eut (la plupart du temps) elle n’eut pas toujours la même nature, voire des contenus opposés.

Sabado rappelle avec justesse cette donnée de base, commune à une réflexion constante à gauche : si la République « sociale » comporte des formes communes avec la République bourgeoise, ni son contenu, ni ses soutiens de classe ne sont les mêmes. Comme il le dit aussi, à la suite de Bensaïd, il y a un pas indispensable quand on aborde de tels débats, qui est de rompre avec l’idée d’une République mythique traversant les siècles, considérée comme un « bloc ». Et que donc doivent être rejetés aussi bien la glorification de ce « bloc » inexistant, que son rejet tout autant « en bloc », lequel serait l’alpha et l’oméga d’une pensée révolutionnaire. Pour résumer, dans cette longue histoire, il y eut « des » Républiques. Il y eut les leurs, les plus nombreuses, et il eut les nôtres, dont celle, éphémère mais décisive, de la Commune de Paris.

Je ne reprends pas ici la très bonne description que donne Sabado de ces éléments contradictoires, et pourtant attestés historiquement. Mais son article permet d’aborder d’autres questions, lesquelles posent potentiellement divergences, ou alors simplement qui sont à approfondir.

Constituante or not Constituante ?

La question de la République se pose dans des pays comme la Grèce ou encore l’Etat Espagnol nous dit l’auteur. Mais pas en France. Pourtant il se dit favorable à la convocation d’une Assemblée constituante pour discuter de nouvelles institutions. Existe t-il l’ombre d’une possibilité, compte tenu de l’histoire du pays, pour que cette Constituante ne s’oriente pas vers l’élaboration d’une nouvelle République ? Et, question subsidiaire, pour que ce qu’il en sortirait ne s’appelle pas 6e République ? Pourquoi alors une telle hostilité à ce terme ? Faut-il comprendre que cette Constituante aboutirait au contraire à un rejet « en bloc » à la fois de la forme, de l’idée, de l’histoire républicaines en tant que telles ? Cette analyse repoussant alors Sabado dans le camp de ceux qu’il critique à juste titre pour qui « bloc » il y a ? L’hésitation à ce propos est troublante.

La République, une référence obligée ?

Elle ouvre sur une deuxième question. Que reste t-il exactement de la référence républicaine dans ce pays ? Et, encore plus important, doit-on envisager le combat de classe et le combat politique dans ce cadre de référence ? Deux questions liées, mais pourtant bien différentes.
A la première question il faut sans conteste répondre que la référence est encore très active. Certes comme le dit mon camarade, « …depuis plus d’un siècle, la bourgeoisie a accaparé la République ». Sur le fond des faits réels, il a raison. Mais pas au point d’avoir déchiré la relation profonde, populaire, constitutive, entretenue avec la « Grande Révolution ». On a pu le voir en plusieurs occasions, dont la plus spectaculaire fut le bicentenaire en 1989. Où, malgré les multiples tentatives de démolition venus de l’historien Furet et des siens, ou encore les tentatives de récupération/étouffement sous les pompes du pouvoir mitterrandien, l’attachement profond à la rupture « d’en bas » évoquée à ce moment s’est manifesté spectaculairement. Mais au-delà les preuves sont partout. Jusque dans les quartiers populaires de Marseille… Lors de la toute récente « marche » de ces quartiers, dans les mots d’ordre retenus collectivement, tout comme dans le contenu des 23 propositions avancées, la référence à « la République » furent centrales. Sous la forme de la dénonciation du fait que la promesse du triptyque « liberté, égalité, fraternité » n’est pas tenue (et en particulier pour l’égalité), mais au nom explicite de celui-ci. Une République fantasmée, inutile de le souligner, mais dont l’horizon est toujours présent. Sur le mode, constant à gauche depuis deux siècles, du nécessaire « achèvement du travail ».

Doit-on en déduire que ce soit le cadre inévitable du combat actuel ? Il y a deux raisons pour répondre non à cette question. L’une, que développe à juste titre Sabado, est que la référence prise comme axe central, peut conduire à la position mortifère que « l’idée républicaine » s’élève au dessus des classes. Laquelle idée, sur le plan politique, unirait « les deux rives » comme le souhaitait Chevènement. Même si les luttes populaires y font le plus souvent référence, il ne s’en déduit nullement que nous puissions retenir, comme stratégie, « la République sans adjectif ». Autrement dit sans les contenus de classe opposés (la « sociale » contre l’impériale) qu’elle recouvre dans l’histoire et dans les faits. Il y a une autre raison à la réponse négative, plus liée elle aux mutations du monde. Il n’y a aucune possibilité qu’une issue sociale et démocratique puisse être trouvée dans le seul cadre national français, même supposément doté d’une République sociale. Il faut, tout en comprenant le fait que les luttes concrètes ont toujours d’abord le cadre national comme source, saisir que l’achèvement ne peut être qu’européen, en totalité ou en partie. Or là les références historiques françaises (même bien enracinées comme on l’a vu) sont d’une faible utilité. Chaque peuple rejoindra le même port, mais par des voies différentes. J’arrive donc aux mêmes conclusions que Sabado. Non la référence « républicaine » ne peut être le centre d’une stratégie de classe, même en France. Mais j’y arrive par des voies un peu différentes qui demandent à être discutées.

Quels contenus ?

Même si la question à venir est moins importante, l’appréciation que Sabado donne des contenus éventuels défendus dans une telle Constituante par le Front de gauche (FG) est sujette à discussion. Ceux défendus par la Gauche anticapitaliste (et, très probablement, par le regroupement des organisations en cours dans le FG) seraient très proches en fait de ceux de Sabado lui-même (c’est moins certain pour le NPA dans son entier, qui d’ailleurs est en majorité défavorable à la Constituante). Le débat n’est donc pas là, mais avec ce que dit Sabado des documents du FG, voire séparément de ceux du PC et du PG. Dans d’autres textes, Sabado considérait que l’horizon du FG était une sorte de retour à la 4e République. Ça ne tenait pas la route, et l’argument a heureusement disparu. En fait, comme il l’indique lui-même, il y a de nombreux points communs dans les propositions, et encore il ne les reprend pas tous. Il trouve cependant une ambiguïté dangereuse dans le fait que le FG affirme que le rôle de la Présidence serait seulement « mis en discussion ». Laissant sourdre donc une crainte inverse à celle du retour à la 4e République, celle du maintien de la 5e. Non pas comme il le dit trop rapidement sur ceci que seraient en discussion « l’élection du président de la République au suffrage universel et le fait que tous les pouvoirs lui soient conférés », puisque la phrase qu’il cite lui-même du FG s’attaque justement à ces pouvoirs (la phrase exacte est « Les pouvoirs exorbitants du président de la République doivent être supprimés dans le cadre d’une redéfinition générale et d’une réduction de ses attributions »). Mais admettons la crainte. Tout de même, le rejet de l’élection directe du Président quoi qu’il en soit limiterait beaucoup cette crainte, non ? De plus, quand on lit dans la résolution adoptée par le PG à son congrès qu’il s’agit pour lui du « dépassement de la démocratie représentative », il y a matière à discuter positivement, là encore. Bien entendu il s’agirait dans tous les cas de discuter d’un système politique basé sur le suffrage universel, pas d’un système soviétique « pur » (si tant est qu’il ait jamais existé). Mais c’était le cas déjà dans les textes adoptés dans les dernières années de la LCR. Avec mon camarade au moins, le débat ne devrait pas porter là-dessus. Il en reste nombre d’autres, en particulier sur la liaison entre ce système institutionnel là et la dépossession du grand capital : comment pourrait-on envisager une démocratie « citoyenne » si la mise en valeur de la valeur continue à imposer sa logique ? Pas de démocratie véritable sans socialisme ; pour sûr. Sauf, on en est maintenant bien convaincu, que l’inverse est vrai aussi. Voilà qui fait aussi l’objet de débats de fond au FG, en gros autour de l’ampleur des ruptures directement anticapitalistes nécessaires et des moyens d’y parvenir. Autant alors discuter de ceci, sans aller chercher des désaccords par trop sollicités.

De la « révolution citoyenne »

Ceci est en lien aussi, sans doute, avec des formules qui demeurent trop rapides chez Sabado. Il prend comme synonyme « révolution par les urnes » et « révolution citoyenne » (il dit : « Cette conception ne peut que subordonner la « révolution citoyenne » ou « la révolution par les urnes » au respect des institutions de l’Etat des classes dominantes »). Pourquoi aurait-il fallu inventer une autre formule si les deux sont équivalentes ? La seconde, révolution par les urnes, est contradictoire dans les termes. Même si « les urnes » sont présentes dans un processus révolutionnaire à venir, il n’y a aucune révolution qui puisse s’y résumer. Mais la deuxième (« citoyenne ») est justement là pour tenir compte de cette critique. Certes on voit bien que les textes ne suffisent pas pour Sabado, que l’idée qu’il se fait a priori sur la stratégie « institutionnelle » de Jean-Luc Mélenchon n’a guère besoin à ses yeux de s’appuyer sur les écrits, que l’histoire passée (et en particulier la relation toujours revendiquée à Mitterrand) l’incite au recul, que les continuités revendiquées (par exemple quant au maintien de la force de frappe) font plus qu’interpeller, et que, quoi qu’il en soit, ce sont en définitive les actes qui importent. Mais tout de même pas au point de passer par-dessus des évolutions au moins rhétoriques parfaitement visibles.

Le terme de « révolution citoyenne », importé de pays où les conditions sont très différentes, ne règle rien par lui-même. Et, sorti de considérants généraux et un peu abstraits, son contenu reste à définir. Débat qui se confond avec celui pour l’élaboration d’une stratégie révolutionnaire concernant des pays comme les nôtres, aux conditions d’aujourd’hui. Mais on ne peut pas ne pas tenir compte de ces considérants, même généraux. Le nouveau « document stratégique » adopté par le FG dit ainsi : « Pour nous, la question clé de toute transformation de la société reste celle du renforcement du mouvement populaire et des mobilisations citoyennes, au plan national comme européen. ». Pas très « révolution par les urnes » quand même. La Plateforme d’orientation politique adoptée par le PG en mars 2013 indique de son côté : « C’est donc une stratégie de révolution citoyenne visant l’implication populaire pour prendre le pouvoir des mains de l’oligarchie financière et, dans un même mouvement le transformer »…« La bifurcation qu’il faut opérer avec le modèle de développement actuel implique un changement des normes dominantes de la société, une transformation des rapports de propriété, une refondation des institutions visant l’exercice effectif de la souveraineté par le peuple. Il s’agit donc d’une révolution. L’adhésion consciente et l’implication active du peuple sont ses moteurs. Nous appelons citoyenne cette révolution actée par les urnes qui se nourrit de la confrontation électorale, des mobilisations de la société et du débat démocratique ». Toutes choses égales par ailleurs, ceci n’est pas très loin des déclarations du défunt PSU que nul n’aurait songé, même au plus fort du gauchisme, à résumer « aux urnes ».

De l’Etat

Une dernière question, certainement la plus importante théoriquement, même si elle a une autonomie évidente avec ce qui est discuté ici, mais que Sabado développe largement, c’est celle de l’Etat. Il affirme : « La République, comme forme politique, n’est jamais neutre. Elle est intrinsèquement liée à l’Etat, et à la classe qui domine cet Etat ». Oui. C’est d’ailleurs même le cas pour… les Républiques soviétiques. Comment alors affirmer : « Il n’y a pas de continuité entre République et socialisme : entre les deux, il y a des cassures, des discontinuités, en particulier dans la destruction de la vieille machine d’Etat ». Il y aurait donc des cassures entre le R et le premier S de URSS ? Pourquoi faut-il, qu’abordant cette question il en revienne à la proposition qu’il a critiquée tout du long comme quoi la forme même de la République serait liée à la domination bourgeoise ? Glissement de plume très probablement, ce qu’il veut dire étant qu’on ne peut passer sans rupture de cette République là (la française, de maintenant) au socialisme. Ce qui d’ailleurs ne fait l’objet d’un désaccord de personne, même pour les promoteurs de la « révolution citoyenne », laquelle, comme on l’a vu ci-dessus, va de pair à la fois avec la mobilisation populaire et la révolution des institutions (Constituante). Et, vu l’ampleur des changements évoqués, il va tout autant de soi que ça ne peut pas survenir « à froid », mais dans la chaleur de crises et de mobilisations sociales.

Plus profondément maintenant, Sabado critique Jaurès qui affirmait : « L’Etat n’exprime pas une classe, mais le rapport des classes, je veux dire le rapport de forces ». Il lui rétorque : « La République, comme forme politique et étatique construite depuis plus d’un siècle en France n’est pas une forme politique indifférenciée qui se remplirait d’un contenu social donné, bourgeois ou prolétarien, selon les rapports de forces. L’Etat est au service des classes dominantes ». Un résumé saisissant, mais qui mélange deux nivaux de débat. A discuter tous les deux. Certes l’Etat est au final au service d’une classe dominante. Et Jaurès, en éliminant cette donnée fondamentale, s’en tient au réformisme (réformisme radical dans son cas) pour qui la même machine d’Etat peut servir aux deux classes fondamentales en lutte. Mais c’est au final. Et oui, l’Etat, même bourgeois, est un terrain de la lutte des classes, qui donc « se remplit » plutôt d’un côté ou plutôt de l’autre. Prenons le cas de l’appareil d’Etat qu’est l’école. Dira-t-on sérieusement qu’aucun enjeu de classe ne s’y joue, même maintenant, au quotidien ? Est-ce parce que nous sommes là loin du « cœur » de l’appareil d’Etat ? Nullement ! Même la justice, et même la police sont un enjeu constant du combat de classe. Dans une formule ramassée, on pourrait dire que dans une société non démocratique, aux mains de la classe dominante, aucune instance d’Etat ne peut être pleinement démocratique, et qu’il faut un autre Etat. Mais il y a des degrés dans la non-démocratie, et, incontestablement, il y a là un enjeu et un espace de la lutte des classes. Je me permets de reprendre ici une note d’un texte proposé au débat du rassemblement en cours au sein du FG, intitulé « Les questions d’organisation sont des questions politiques ». Voilà ce que dit cette note.

« On vient de ré-éditer L’État, le pouvoir, le socialisme de Nicos Poulantzas, aux « Prairies Ordinaires », avec une préface de Razmig Keucheyan. Voir aussi le classique Pouvoir politique et classes sociales de l’état capitaliste. Poulantzas y défend une position « eurocommuniste de gauche » qui s’est révélée être une impasse (à mes yeux), mais ses théorisations globales restent stimulantes. On peut surtout se référer à l’importante production de Gramsci et aux exégèses gramsciennes sur la question. Pour Gramsci, il faut refuser l’idée d’espaces organiquement séparés entre la « société civile » et la « société politique » (Poulantzas se trompait sur l’interprétation de Gramsci quant à ce point précis). C’est le concept fondamental qu’il avance « d’Etat intégral ». Pour lui « l’Etat est l’ensemble des activités pratiques et théoriques grâce auxquelles la classe dirigeante non seulement justifie et maintient sa domination mais réussit à obtenir le consensus actif des gouvernés ». Et « Il entre dans la notion générale d’Etat des éléments qu’il faut rattacher à la notion de société civile (en ce sens, pourrait-on dire, Etat = société politique + société civile, c’est-à-dire une hégémonie cuirassée de coercition) ». Contre lequel le prolétariat doit bâtir une « contre hégémonie ». Mais il convient de comprendre que ce sont pour lui deux instances différentes (société civile et société politique). Une vision dialectique donc : des instances à la fois distinctes et pourtant constitutivement liées. Même si pour lui, « en dernière instance » la sauvegarde de l’hégémonie repose sur le monopole de la violence légitime dans les mains de l’appareil d’Etat au sens restreint. En tout état de cause, cet Etat, défini en ce sens, est bien le lieu d’organisation de l’hégémonie dominante. »

Je ne sais vraiment pas si mon camarade partage ou non le contenu de cette note. Si ce n’est pas le cas, il faut approfondir la nature des divergences sur un sujet d’une telle importance. Si c’est le cas, pour le moins, ses formules sont hâtives. Puisqu’alors il va de soi qu’il faut combiner d’un côté les luttes dans l’Etat (qui plus est s’il est « intégral » comme le dit Gramsci), de l’autre la construction d’une contre-hégémonie. Et, au final, imposer un autre Etat par une révolution. Dans tous les cas, ceci dépasse largement la question des rapports à « la République », qui n’en sont qu’un aspect. Et ouvre pour le coup une discussion bien plus fondamentale encore

Samy Johsua, militant à la Gauche anticapitaliste

Débat sur la République

République et luttes de classes

L’histoire des rapports entre le mouvement ouvrier et la République est tumultueuse. Ils se sont rencontrés, mêlés mais aussi opposés et combattus.

EN FRANCE, APRES LE RENVERSEMENT DE LA MONARCHIE

Il y a bien entendu, plusieurs définitions de la « République ». En France, elle est liée à la révolution de 1789, au renversement de la monarchie, et aux idéaux « d’égalité, de fraternité et de liberté ». C’est la « chose publique », un système politique représentant les citoyens, se présentant comme défendant l’intérêt général, et s’incarnant dans un gouvernement, des institutions et un Etat.

Mais elle a aussi constitué depuis plus de deux siècles – avec des interruptions –, la forme politique de la domination des classes dominantes, de construction de l’Etat bourgeois.

Cette double dimension a conduit les révolutionnaires, non pas à défendre, en tout temps et tout lieu, la « République », mais à définir leur politique en fonction de chaque conjoncture historique et de la dynamique que peut avoir ce mot d’ordre.

La Révolution française de 1789 a eu une portée universelle. La république lui est historiquement liée. Durant des décennies, ces idées ont soulevé l’enthousiasme des peuples du monde. Elles ont incarné les droits politiques et civiques, mais moins les droits sociaux au travail, à l’éducation, à l’existence. Plus, malgré des luttes acharnées, en particulier celle de Robespierre, le droit d’existence n’a pu prévaloir sur le droit de propriété. C’était là, comme le dit Daniel Bensaïd, « l’originelle fêlure, la mortelle blessure, l’intime défaillance des droits de l’homme et du citoyen, le défaut de fabrication » [1]. Son histoire est aussi marquée par des « exclusives » : le suffrage censitaire – qui privent du droit de vote les classes populaires, celles qui ne paient pas l’impôt –, le maintien de l’esclavage des peuples colonisés jusqu’en 1848, où il est aboli par la deuxième République, et le refus du vote pour les femmes jusqu’en 1946 !

Clémenceau voulait « qu’on prenne la révolution française comme un bloc ». On nous présente aussi la République comme un bloc. Ses origines comme son histoire prouvent que ce bloc n’est pas compact, ni homogène : Les poussées républicaines-révolutionnaires de 1789, 1793, de février1848, ne peuvent être confondues avec Thermidor et les massacres de Juin 1848, tout cela au nom de la République !

Dans d’autres pays, comme aux Etats-Unis d’Amérique, la République n’a pas la portée subversive, antimonarchique, qu’elle a en France. En Turquie, la République de Mustapha Kemal est ultra laïque, mais pas démocratique. De même, nombre de dictatures en Amérique latine se sont parées des habits de la république.

La république comme, d’autres formes politiques, exige donc l’analyse concrète d’une situation concrète.

REPUBLIQUE « TOUT COURT » OU REPUBLIQUE SOCIALE ?

La référence à la République a aussi servi de point de ralliement aux mouvements populaires, non seulement en France, mais aussi dans d’autres pays d’Europe. De grands soulèvements révolutionnaires contre la monarchie, le racisme ou la dictature ont été marqués du sceau républicain.

Les journées de 1793, de 1830, de 1848, l’expérience fondatrice de la Commune de Paris en 1871, les mobilisations antifascistes en 1934-1936, en France ou en 1936-1939 en Espagne contre Franco, la résistance contre l’occupant nazi en 1940-44... Autant de guerres et de crises révolutionnaires où le ressort républicain a combiné les aspirations à la souveraineté populaire, aux libertés démocratiques et à l’égalité sociale.

C’est dans ce sens, que dès 1905, Lénine considérait la république démocratique comme « l’ultime forme de la domination bourgeoise et comme la forme la plus appropriée à la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie. » [2]

Mais la « République » confond, aussi, les aspirations démocratiques et les institutions qui forment l’Etat bourgeois, et peut s’avérer un terrible piège pour le mouvement ouvrier. La révolution de 1848 a incarné la rupture entre deux conceptions de la république. En février 1848, les insurgés parisiens combattent au nom de la « république sociale » et du « droit du travail ». En juin 1848, les ouvriers parisiens sont massacrés, toujours au nom de la « république », celle de la « république des propriétaires ». La bourgeoisie se sert de la forme politico-étatique de la république pour écraser le mouvement ouvrier. Marx en tire les leçons : « La bourgeoisie n’a pas de roi, la forme de son règne est la République ». Comme l’indique Daniel Bensaïd dans une contribution sur la Commune, l’Etat et la Révolution : « Dans sa forme achevée, la République constitutionnelle réalise la coalition d’intérêts du parti de l’ordre. Il n’y aura plus désormais de République tout court. Elle sera sociale ou ne sera qu’une caricature d’elle-même, le masque d’une nouvelle oppression ».

La référence à la « République, tout court » sera, plus tard, le terrain de toute la politique d’Union sacrée qui réunit les représentants des classes dominantes et ceux du mouvement ouvrier réformiste. C’est au nom de la République et de la civilisation qu’ont été poursuivies les expéditions coloniales contre les peuples d’Afrique du Nord, d’Afrique noire et d’Indochine. C’est au nom de la République qu’a été conduite une politique de répression et d’assimilation forcée de ces peuples. Et les « valeurs républicaines » n’ont pas évité à la France la vague de nationalisme et de racisme qui a submergé l’Europe à partir de la fin du XIXe siècle. C’est en son nom que les écoles républicaines ont préparé les consciences à la « revanche » contre l’Allemagne. C’est en son nom que se déchaînent les boucheries de la Première Guerre mondiale.

REPUBLIQUE ET COLLABORATION DE CLASSES

C’est aussi au nom de la République qu’ont été approuvées nombre de politiques de collaboration de classes.

Des premières expériences de « ministérialisme », c’est-à-dire de participation d’un ministre socialiste, Millerand à un gouvernements bourgeois, au début du XXe siècle, à la reconstruction de l’Etat bourgeois en 1944-1945, sous la houlette du général De Gaulle, avec le désarmement des forces de la Résistance, en passant par le Front populaire qui canalisa la force propulsive de la grève générale dans l’alliance avec le parti radical ; c’est à chaque fois la référence à la République identifiée aux institutions de l’Etat bourgeois démocratique qui désarma le mouvement social.

D’ailleurs, n’oublions pas, comme le montre de manière saisissante le film Land and Freedom de Ken Loach, sur la guerre civile espagnole, la manière dont les staliniens, certains sociaux-démocrates et autres républicains ont utilisé la défense de la république pour étrangler la révolution. Il y avait, dans le camp de la République espagnole, une lutte impitoyable entre révolution et contre-révolution, entre ceux qui liaient la lutte pour la démocratie à une transformation sociale révolutionnaire et les autres, qui utilisaient la démocratie pour freiner puis abattre le processus révolutionnaire.

La République, comme forme politique, n’est jamais neutre. Elle est intrinsèquement liée à l’Etat, et à la classe qui domine cet Etat. Nous ne partageons pas l’appréciation de Jean Jaurès dans ses écrits sur « L’Armée nouvelle », où il caractérise ainsi l’Etat : « L’Etat n’exprime pas une classe, mais le rapport des classes, je veux dire le rapport de forces ». La République, comme forme politique et étatique construite depuis plus d’un siècle en France n’est pas une forme politique indifférenciée qui se remplirait d’un contenu social donné, bourgeois ou prolétarien, selon les rapports de forces. L’Etat est au service des classes dominantes.

Nous partageons, plutôt, le point de vue de Lénine, pour qui « la République bourgeoise, le Parlement, le suffrage universel, tout cela constitue un immense progrès du point de vue du développement de la société à l’échelle mondiale... Mais la République bourgeoise la plus démocratique n’a jamais été et ne pouvait, être rien d’autre qu’une machine servant au capital à opprimer les travailleurs, un instrument de pouvoir politique du capital. La République démocratique bourgeoise a promis et proclamé le pouvoir de la majorité, mais elle n’a pu le réaliser tant qu’existait la propriété privée du sol et des autres moyens de production »

Cette ambivalence, ou ambiguïté fondamentale de la République, nous conduit à rejeter toute idée d’alliance ou de mouvement ou de front républicain, avec la bourgeoisie. Cette question est toujours d’actualité, car c’est la politique proposée par d’importants secteurs de la gauche traditionnelle pour combattre le Front national. Or, face au fascisme, il faut opposer la mobilisation unitaire de tous les travailleurs et de leurs organisations, et non pas une alliance ou un front républicain qui subordonne la gauche à des accords avec la bourgeoisie. Dans des circonstances historiques spécifiques − l’opposition à la monarchie, à des dictatures, au fascisme ou à des coups d’État –, la lutte pour la « république » peut incarner l’exigence démocratique. Face à des républiques bourgeoises, le mouvement ouvrier doit alors lever le drapeau de la « République sociale et démocratique », et s’appuyer sur les méthodes de la lutte de classes.

ET LA VIe REPUBLIQUE ?

Aujourd’hui, avec la campagne menée par Mélenchon, le mouvement ouvrier français est de nouveau confronté au débat sur la République.

Ses partisans revendiquent une assemblée constituante pour une VIe République. La situation de crise politique en France et en Europe peut en effet poser, de manière centrale, des questions démocratiques, conjuguées à celles de la lutte contre l’austérité. Mais la dynamique de la lutte de classes épouse-t-elle aujourd’hui, les formes républicaines du siècle dernier ? Une situation prérévolutionnaire comme celle de Mai 68, par exemple, ne s’est pas située dans les traditions républicaines du mouvement ouvrier. Lorsque se déclenchent des luttes sociales ou démocratiques de grande envergure, ce n’est pas la République ni même « une VIe République » qui peut en constituer l’horizon politique. Une chose, sont, les meetings électoraux, autre chose est un programme ou une revendication dont les classes populaires s’emparent pour résister à la crise.

La situation peut être différente dans l’Etat espagnol, où la conjonction de la crise de la monarchie et des nationalités pose plus précisément la nécessité de le République et de l’auto-détermination… Mais que signifie cette référence dans la situation française où, depuis plus d’un siècle, la bourgeoisie a accaparé la République ?

Discutons de la VIe République défendue par J. L. Mélenchon. La conçoit-il vraiment comme une rupture démocratique ? Il propose certes quelques modifications institutionnelles importantes sur la suppression du Sénat, la mise en place de la proportionnelle dans les élections ou le référendum révocatoire comme au Venezuela. Mais sur la clé de voûte de la Ve République (l’élection du président de la République au suffrage universel et le fait que tous les pouvoirs lui soient conférés), il renvoie la discussion à une future Constituante. Pourtant c’est le point nodal de l’architecture des « Républiques bonapartistes » . Dès le coup d’État de Louis Bonaparte du 2 décembre 1851, Marx avait compris la fonction perverse de cette institution : « La Constitution s’abolit elle-même en faisant élire le président au suffrage direct par tous les Français. Alors que les suffrages des Français se dispersent sur les 750 membres de l’Assemblée nationale, ils se concentrent ici, au contraire, sur un seul individu […]. Il est, lui, l’élu de la nation. Vis-à-vis d’elle, il dispose d’une sorte de droit divin, il est par la grâce du peuple ».

Le programme de Mélenchon se contente d’une formule générale : « Les pouvoirs exorbitants du président de la République doivent être supprimés dans le cadre d’une redéfinition générale et d’une réduction de ses attributions », nous indique le programme du Front de gauche. Si nous sommes pointilleux là-dessus, c’est que François Mitterrand, une des références de Jean-Luc Mélenchon, avait pendant des années critiqué la Ve République comme « un coup d’Etat permanent ». Mais lorsqu’il s’est agi d’établir le Programme commun de l’Union de la gauche, il refusa de remettre en cause « la présidence de la république ». Il suffit de reprendre le texte du Programme commun de 1973 pour y retrouver la dénonciation des « pouvoirs exorbitants » du président et la « nécessité de leur suppression »… mais pas la suppression de la présidence. Et pour cause, la suite de l’histoire nous a apporté la réponse.

Un point central de discussion avec les partisans de la VIe République tourne autour des rapports entre les modifications institutionnelles et la mobilisation populaire pour assurer une démocratie réelle.

La rupture avec les institutions de la Ve République et l’ouverture d’un processus constituant, pour une vraie démocratie, implique une refonte totale du système avec des assemblées souveraines élues au suffrage universel et à la proportionnelle. Le rôle des anticapitalistes consiste à s’appuyer sur ce processus pour favoriser le mouvement d’en bas, les formes de pouvoir populaire. Ainsi, ces assemblées nationales élues, doivent s’appuyer sur des assemblées locales dans les communes, dans les entreprises, sur un processus d’auto-organisation et d’autogestion qui donne le pouvoir au peuple. Pas un mot, chez Mélenchon, sur toute cette dimension, car sa VIe République est en fait une transformation de l’Etat et des institutions actuelles, et non une rupture ou la constitution d’un nouvel Etat.

Nous sommes bien entendu aujourd’hui, très loin de ce type de situation en France ou en Europe. Mais observons que, lorsque les citoyens s’emparent de questions démocratiques institutionnelles, ils se tournent vers des mesures plus radicales.

La crise actuelle (politique, institutionnelle) est telle que des mouvements comme les Indignés, par exemple, insistent sur « la démocratie réelle maintenant »… avec des propositions de démocratie directe ou des réformes institutionnelles radicales (contrôle des élus, proportionnelle, initiatives référendaires), plus que sur la défense de la république.

REPUBLIQUE ET ANTICAPITALISME

Sur le plan économique et social, les républicains d’aujourd’hui analysent plus la société capitaliste, dans les termes d’une critique humaniste − « L’Humain d’abord » −, plutôt que ceux de la lutte de classes. Ils s’opposent au néo-libéralisme et au capitalisme financier, inventent de nouvelles régulations, mais n’osent pas remettre en cause le noyau dur du système capitaliste, à savoir les rapports de propriété. Ils se prononcent bien entendu pour la défense des services publics, pour leur gestion démocratique. Le programme du Front de gauche, « L’Humain d’abord », explique que « le pouvoir
économique ne sera plus entre les mains des seuls actionnaires, les salariés et leurs représentants seront appelés à participer aux choix d’investissement des entreprises en tenant compte des priorités sociales, écologiques et économiques démocratiquement dé
battues », mais ils ne vont pas jusqu’à des incursions dans la propriété capitaliste et l’amorce d’un processus de socialisation de l’économie. Ils défendent l’intérêt général, mais lorsque celui-ci bute sur la propriété du capital, les réponses se font plus qu’évasives.

Alors que plus que jamais, la profondeur de la crise capitaliste, au-delà des résistances quotidiennes aux politiques d’austérité, pose au mouvement ouvrier l’alternative historique suivante : accepter la logique du système capitaliste actuel et subir d’énormes régressions sociales, économiques, écologiques ou rompre avec le capitalisme, défendre le droit à l’existence avant le droit de propriété et s’engager dans une confrontation avec les classes possédantes. Et là, « l’intérêt général », c’est redonner toute sa centralité à la Lutte de classes !

REPUBLIQUE ET SOCIALISME

Toutes ces considérations nous conduisent à ne pas donner une valeur stratégique à la « république » tout court !

Une chose est de défendre, dans la République, des conquêtes sociales et démocratiques : le suffrage universel, les services publics, la laïcité comme principe de séparation de l’église et de l’Etat. Ces combats prennent aujourd’hui une nouvelle dimension face aux contre-réformes libérales qui remettent en cause l’espace démocratique. Ils doivent être liés à une perspective transitoire de transformation sociale radicale de la société.
Autre chose est de proposer comme perspective stratégique une référence à la République qui, comme forme politique, fusionne libertés démocratiques et institutions étatiques. Cela ne peut que brider et limiter les luttes de classes dans la remise en cause des formes étatiques.

Il n’y a pas de continuité entre République et socialisme : entre les deux, il y a des cassures, des discontinuités, en particulier dans la destruction de la vieille machine d’Etat. Affirmer une continuité entre la République et le socialisme, c’est ne plus penser la « rupture », c’est relativiser toutes les problématiques liées à l’émergence de situations révolutionnaires qui posent la question de nouvelles formes d’autogouvernement ou d’autogestion sociale. On en arrive alors à la formule de Mélenchon, de « révolution par les urnes », révolution canalisée, déviée, corsetée par les institutions de la République. Car il ne s’agit plus, pour lui, de reprendre le drapeau de la République sociale, celle des communards, qui opposaient la république sociale aux classes bourgeoises, mais des républicains qui, au-dessus des classes sociales, fusionnent dans leur défense de la République les mots « Nation », « République » et « Etat ». Cette conception ne peut que subordonner la « révolution citoyenne » ou « la révolution par les urnes » au respect des institutions de l’Etat des classes dominantes.

Il ne s’agit pas, pour les révolutionnaires, de nier la place des élections dans une stratégie révolutionnaire ou le suffrage universel comme mode d’expression et de décision démocratique, ni le fait que lors d’une crise révolutionnaire, le torrent du mouvement de masse bouscule et peut passer au travers des vielles institutions. Mais le centre de gravité des révolutions, ce ne sont pas les urnes, c’est, d’une part, « l’irruption des masses sur la scène sociale et politique » et d’autre part, la remise en cause du pouvoir des classes dominantes. Les révolutions créent, par leur propre dynamique, de nouvelles architectures de pouvoir économique, social, et politique. Historiquement, la République, comme continuité institutionnelle, a souvent été un barrage pour ces nouvelles formes politiques. La révolution doit alors la dépasser.

François Sabado, Tout est à nous » n° 44.

Notes :

[1] Moi La Révolution, éditions Gallimard, 1989.

[2] « La social démocratie et le gouvernement révolutionnaire provisoire », œuvres vol 18 p 281.

* Article paru dans un dossier sur la République, revue « Tout est à nous » n° 44 de juin 2013.

Débat sur la République
Débat sur la République

Commenter cet article