Meurtre de masse à Soma

Publié le par Le blog de la Gauche Anticapitaliste du Tarn & Garonne

Meurtre de masse à Soma

Une équation hante la Turquie :

- selon la direction de la société, il y avait 787 personnes dans la mine de Soma.

Les autorités indiquent :

- 302 morts, 122 blessés, 18 personnes bloquées dans la mine, soit un total de 442.

Où sont les 345 autres ?

Une question qui reste sans réponse de la part des autorités… En revanche, le premier ministre turc, Erdogan, a une réponse toute trouvée à la cause de ce drame : le destin. « La mort fait partie de la destinée des mineurs » fut sa première réaction avant de donner d’illustrer son propos par des exemples de catastrophes minières au Royaume-Uni et aux Etats-Unis… datant du 19ème siècle[1].

Toutes les déclarations des responsables de l’AKP et de l’Etat sont allées dans le même sens : la mort de mineurs fait partie de l’ordre des choses pour assurer une production rentable. Elles se faisaient l’écho du patron de la société exploitante qui se prévalait en 2012 d’avoir réussi à baisser le coût d’exploitation de 140 dollars US à 28 dollars US après la privatisation du site.

Ce libéralisme sauvage a pour frère jumeau la corruption de l’Etat-AKP. Les députés de l’AKP avaient rejeté une proposition d’enquête parlementaire trois semaines avant le drame, suite à de nombreuses plaintes sur les conditions de travail… Et ce, alors que les propriétaires de la mine sont dans le giron de ce parti (l’épouse du propriétaire est conseillère municipale de Manisa, chef-lieu du département). Le gouvernement met en avant que le site avait été contrôlé peu de temps avant pour affirmer que seule la fatalité a frappé. Or, ces contrôles, réalisés avec l’accord de l’exploitant, étaient des simples simulacres, tout comme la pseudo-représentation syndicale aux mains de la direction.

Tout était réuni pour ce drame : course au profit au détriment des salaires et des conditions élémentaires de sécurité, un pouvoir politique complice actif.

La colère a envahi la population de Soma, dont la vie tourne autour des mines, alors même que la mairie est AKP. La haine a explosé face à des autorités incapables non seulement de sauver des vies mais même de rendre compte de la situation, face à la dégradation continue des conditions de vie, face au climat de peur distillé par l’AKP pour contrôler la société… Cela s’est traduit par la réception faite à Erdogan lorsque celui-ci s’est rendu à Soma : la colère populaire fut telle, que, pour une fois, ses gardes du corps furent débordés et le premier ministre de Turquie dut se réfugier dans une épicerie…[2]

La réaction d’Erdogan et sa clique fut à l’image du mépris de parvenus qu’ils éprouvent pour le peuple : l’assistant de son chef de cabinet, le désormais célèbre Yusuf Yerkel, donna des coups de pied à un manifestant de Soma mis à terre par la police[3]. Erdogan, quant à lui, décocha des coups de poing à un habitant le huant alors qu’il se réfugiait dans l’épicerie…

La brutalité du régime s’est ainsi incarné dans des figures clés : le « grand-chef » Erdogan, et un prototype de pseudo-universitaire charlatan n’ayant rien accompli de scientifique mais tentant d’offrir un vernis « intellectuel » au régime (Y.Yerkel est doctorant du School Of Oriental and African Studies de Londres, mais n’y a jamais rien produit, et se pique de tenir un blog sur les relations internationales).

Mais le théâtre de ce drame a été bien au-delà de Soma : une vague d’indignation a submergé le pays devant ce paysage. Les initiateurs des plateformes de mobilisation nées à Gezi appelèrent immédiatement à manifester dans les grandes villes et plusieurs milliers de personnes descendirent dans la rue lors de manifestation organisées à la hâte et en étant certain d’être violemment réprimés, ce qui ne manqua pas[4]. A ces manifestations plus ou moins importantes, mais loin d’être insignifiantes dans ce contexte, s’ajoutent un grand nombre de témoignages de soutien plus ou moins discret.

Ainsi, en mai 2014, il est possible de regarder en arrière et de réaliser que le mouvement, né en juin 2013 à partir de la mobilisation du parc de Gezi, ne s’est pas éteint et a même tendance à s’enrichir. Il a démarré comme un mouvement essentiellement démocratique avec une certaine sensibilité pour les questions sociales et d’égalité entre les peuples de Turquie. Il a montré sa vigueur maintenue lors des obsèques du petit Berkin Elvan en intégrant plus profondément la question des minorités (Berkin était de la minorité alévie)[5]. Cette fois il s’est mobilisé sur une thématique purement de classe, l’exploitation des mineurs, si bien qu’un mot d’ordre de la gauche radicale sur des événements similaires (« ce n’est pas un accident du travail mais un meurtre du travail » déjà mis en avant pour les chantiers navals) a acquis une audience de masse.

Autre élément intéressant : la prise de responsabilité du mouvement kurde qui s’est emparé de la question alors qu’elle avait nourrie des inquiétudes (explicables) par rapport au mouvement de Gezi et était resté relativement en retrait. Cette fois, des manifestations furent organisées dans les principales villes kurdes du pays et la presse du mouvement couvrit largement ce drame, et les mobilisations qui s’en suivirent en pointant l’AKP[6].

Il faut toutefois se garder de la vue de l’esprit d’une jonction de secteurs du mouvement social aboutissant à une coalition sociale majoritaire. Le mouvement ouvrier est extrêmement faible et son existence est sporadique. Le mouvement kurde poursuit son propre agenda et le mouvement de Gezi, opérant sur une population à l’origine très largement dépolitisée, part de trop loin pour distiller sa propre alternative politique. L’illustration en a été faite par l’incapacité à avoir des listes qui en soient issues lors des dernières municipales.

Etre conscient de ces limites ne signifie en aucun cas ne pas apprécier les évolutions que vit la Turquie, dans les profondeurs de la société, même si elles ne se répercutent pas encore dans les urnes. Il existe désormais l’espace, l’oxygène pour alimenter une action et une réflexion d’une politique d’émancipation.

Surtout, depuis un an, le capitalisme turc a montré son visage barbare sans fard. Des millions d’exploités et d’opprimés le voient. Et beaucoup n’ont plus peur.

Emre Öngün

[1] http://www.hurriyetdailynews.com/Default.aspx?PageID=238&NID=66472&NewsCatID=338

[2] Vidéo http://capul.tv/soma-halki-basbakanin-uzerine-yurudu/

[3] http://www.haberler.com/haber-resimleri/795/yusuf-yerkel-kimdir-soma-da-madenci-yakinini-6030795_3407_o.jpg

[4] A Istanbul http://www.sendika.org/wp-content/uploads/2014/05/tunel.jpghttp://www.se... A Ankara et dans d'autres villes, dont certaines assez importantes comme à Izmir http://www.sendika.org/wp-content/uploads/2014/05/izmir-2.jpg

[5] https://www.ensemble-fdg.org/content/turquie-la-flamme-de-gezi-n%E2%80%99est-pas-pr%C3%A8s-de-s%E2%80%99%C3%A9teindre

[6] Ainsi à Dersim http://www.sendika.org/wp-content/uploads/2014/05/Dersim_1.jpg

Meurtre de masse à Soma

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