Vous avez dit « erreur stratégique » ?

Publié le par Le blog de la Gauche Anticapitaliste du Tarn & Garonne

Vous avez dit « erreur stratégique » ?

Le texte de Michel Husson (1) présente l’avantage de resituer le débat sur une éventuelle « sortie de l’euro » sous son aspect déterminant du point de vue politique : la perspective d’un retrait de l’Europe telle qu’elle est structurée actuellement présente-elle un intérêt stratégique du point de vue du mouvement social ou conduit-elle à une impasse politique qui, de plus renforcerait l’extrême droite tant en France que dans le reste du continent ?

Peut-on estimer que ce mot d’ordre est susceptible de présenter un intérêt favorisant la mobilisation, en désignant un objectif concret, de fractions significatives des couches sociales victimes de la politique suivie dans la communauté européenne ? Il ne peut s’agir d’un simple débat académique sur la meilleure solution d’un point de vue théorique car la manière dont la zone euro est susceptible d’éclater fixe en grande partie la suite du film, à moins que l’on pense qu’un accord gouvernemental ait les mêmes effets en termes de rapports de force entre les classes qu’une mobilisation contraignant la fraction dominante de la bourgeoisie à modifier ses modalités de domination. Je ne vois pas grand monde pour soutenir cela dans notre camp !

Dans ces conditions on ne peut être que quelque peu perplexe sur le premier argument de Michel, en réclamant une sortie de l’euro nous nous priverions d’un moyen de pression. Nous ne sommes pas dans le cadre d’une négociation de salon dans laquelle chacun abattrait ses cartes au fur et à mesure, mais dans un affrontement direct avec les fractions de la bourgeoisie qui tirent un avantage direct de la structuration de l’Europe autour de l’euro. La fraction dominante de la bourgeoisie allemande mais aussi le monde de la finance européen, et notamment les grandes banques françaises. Imposer l’euro comme « monnaie de réserve » dans le système financier international est la condition pour elles de la réalisation d’opérations plutôt juteuses. On ne voit pas très bien vis-à-vis de qui nous aurions besoin « d’un moyen de pression » puisque pour nous la sortie de l’euro est, avant tout, liée à une perspective de mobilisation permettant un affrontement pour contraindre à modifier les orientations politiques actuelles.

La place que nous donnons à ce mot d’ordre est liée à l’analyse que nous faisons de la place que joue l’euro dans les institutions européennes et dans l’organisation de la domination des classes dominées par les fractions dirigeantes de la bourgeoisie.

La nature de l’Europe un débat constitutif.

Depuis sa création l’Union européenne fait l’objet d’analyses différentes, pour ne pas dire opposées dans le mouvement social et politique de la gauche radicale. Ces analyses différentes pèsent encore aujourd’hui dans l’appréciation de la situation actuelle.

Lors de la campagne contre le traité constitutionnel des visions diverses traversaient les comités, voire les individus. Nous avons su faire justement l’impasse là-dessus au nom de la perspective commune, ce qui ne veut pas dire que les divergences de vue avaient disparues.

Retraçons ici très schématiquement les deux positions puisqu’elles nous paraissent susceptibles d’éclairer certains présupposés de la présente discussion.

Bien que restant critiques sur certains aspects, certains voyaient dans la construction européenne des six le dépassement des cadres étatiques des « Etats Nation» issus du 19e siècle et, en ce sens, un progrès allant dans « le sens de l’Histoire » puisque le socialisme ne pouvait n’être qu’une perspective à l’échele mondiale, un premier pas, tout petit certes, était franchi. De plus, à court terme, la structuration d’un capital européen face au capitalisme US accentuait les contradictions inter-impérialistes à l’échelle mondiale, ce qui ne pouvait être que favorable à la classe ouvrière. Les courants de gauche les plus « européistes », pour reprendre le terme utilisé par Michel Husson, se situent dans cette tradition. Certains vont jusqu’à reprendre même la fable de la bourgeoise sur la construction européenne comme facteur de paix. On peut sans doute demander en premier lieu aux Irlandais, aux Basques, aux peuples composant l’ex-Yougoslavie leur avis… Après nous pourrons passer aux peuples hors du continent qui ont été victimes des différentes interventions des impérialismes européens comme dans les Balkans. Mais ne nous arrêtons pas là si nous voulons nous confronter pour dépasser nos divergences.

Dès l’origine, une autre position s’est faite jour sur la base d’une double critique, la nature même de cette construction et son caractère antidémocratique. La construction européenne se faisait sur la base des fractions du capital les plus désireuses de s’insérer dans l’organisation du marché mondial structuré par le capitalisme des USA. Ces derniers jouent un rôle déterminant dans les choix de structuration au travers de l’ECA (European Coopération Administration) dépendant directement du département d’Etat au commerce, notamment par le modèle du gouvernement des « Experts » que nous retrouvons aujourd’hui dans la Troïka. Le contournement des Etats tels qu’ils étaient structurés par la lutte des classes à la fin de la guerre constituait un obstacle à ce développement. Instituer qu’une série des décisions soient en dehors de toute pression populaire, par-delà du suffrage lui-même, constituait une « ardente obligation ». Il est à noter que cet effacement des formes démocratiques a été même critiqué par certaines fractions des classes dominantes, considérant que cela risquait de favoriser l’éclatement de colères populaires difficilement contrôlables faute d’encadrement.

Il y a fort à penser que les sous-jacents de notre débat actuel sur la sortie, ou non, de l’euro se trouvent déjà dans les termes de ce débat. Mais cela ne nous doit pas nous dispenser de l’analyse présente des institutions européennes et de leur place dans la lutte des classes.

Les institutions européennes quelle que soit leur genèse n’ont pas connu un développement linéaire, comme tout appareil d’Etat, aussi imparfait qu’il soit, il s’est développé tant sur l’impact des luttes entre les fractions dominantes du capital. Il est même logique de penser que, comme pour tout appareil d’Etat, les classes dominées ont également pesées sur sa structuration.

Vous avez dit « erreur stratégique » ?

L’Europe aujourd’hui

Un certain nombre d’entre nous, dont Michel Husson, pensions que la construction de l’euro ne pouvait pas se faire compte tenu des disparités de structuration des capitalismes dans les différents Etats et du rôle politique d’unification de l’espace économique et social que joue la monnaie dans le capitalisme. Pourtant elle a bien été mise en place, la bourgeoisie, ou tout du moins ces ailes marchandes à un moment donné, sont capables de faire des choix politiques qui vont au-delà de ses intérêt immédiats. La compréhension de ce rôle de l’Etat, comme organisation de la classe dominante lui permettant de dépasser les intérêts immédiats de ses différentes fractions, qui a été particulièrement souligné par Nicos Poulantzas, a joué ici à plein.

Nous ne pouvons ignorer les conséquences de ces forceps politiques en termes d’organisation et de pouvoir des fractions dominantes de la bourgeoisie en Europe.

Aujourd’hui, peu défendent l’existence d’une bourgeoisie européenne structurée autour d’un Etat constitué par les institutions européennes. De par leur genèse même, ces institutions ne constituent pas un Etat au sens que lui donne généralement la tradition marxiste. L’Etat capitaliste a pour mission d’exercer une fonction de cohésion, en dépit de la non-congruence des intérêts des classes dominantes, permettant la reproduction du système. Lorsque Gramsci définit l’Etat comme une «hégémonie cuirassée de coercition », il place logiquement la coercition au service de la direction idéologique et politique de la société, même si cette hégémonie ne trouverait pas à s’exercer sans un certain degré de contrainte. Or, très spécifiquement, la construction européenne s’est affirmée dans un processus inverse puisqu’il s’agissait d’imposer des contraintes à l’abri des processus démocratiques, dont le rôle est, précisément, de favoriser l’existence de consensus, par le débat certes, mais surtout par l’imposition de la supposée volonté de la majorité.

Force est de constater aujourd’hui que la construction européenne paie la nature de sa mise en place. Elle a su passer outre des référendums négatifs des peuples français, irlandais et néerlandais mais d’une façon qui a accentué son problème de légitimité originelle et par là même sa crise institutionnelle profonde.

Il y a fort à parier que la construction européenne sera dans l’incapacité de retrouver un nouvel équilibre mais, au contraire, elle se situe à l’aube d’un « effroi sans fin » à défaut « d’une fin effroyable sous la poussé populaire».

Cette incapacité pour la bourgeoisie de renforcer son hégémonie conduira à ce que la coercition l’emporte, conduisant non seulement à des remises en cause des formes démocratiques et des acquis sociaux mais en ayant recours, directement ou indirectement, à des bandes armées, comme c’est déjà aujourd’hui le cas notamment en Grèce avec « Aube dorée ».

Avancer la mise en place d’une fonction hégémonique de l’Etat pour l’Europe nécessiterait que ce projet puisse être porté par une « bourgeoisie européenne » qui éprouve le besoin d’avoir recours à cette forme étatique pour organiser le dépassement de ses intérêts immédiats. Or, de par la nature même de la construction européenne sous la direction de la bourgeoisie américaine, une telle possibilité ne peut exister. Chaque fraction de la « bourgeoisie intérieure », pour reprendre le terme de Poulantzas, (on pourrait aussi reprendre le terme de « combeen class » à James Connolly sans que cela modifie le débat) dispose tout autant d’intérêts et d’arbitrage vis-à-vis du capital américain que d’autres fractions de la « bourgeoisie intérieure » à l’intérieur de l’Europe. L’espace européen ne constitue pas un espace géographique pertinent dans l’organisation actuelle de la bourgeoisie. Se bercer d’illusion sur un retour en arrière sur ce plan constitue une grave illusion. C’est pour cette raison que nous ne pouvons pas accréditer la perspective d’une « refondation de l’Europe ». Pour qu’une telle perspective soit crédible il faudrait identifier quelles sont les classes sociales ou fractions de classes susceptibles de porter un tel projet et quelle serait la base d’un consensus opérant.

Les quelques mesures sociales concernant les travailleurs instituées au niveau de l’Europe ne l’ont jamais été sur la base de luttes les imposant mais sur la base de compromis entre Etats. Nous sommes bien placés pour savoir que les conditions de mise en place d’une législation sont tout aussi importantes, voire plus, que le contenu lui-même. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas se battre en ce sens, mais comprendre les limites dans lesquelles nous nous situons. L’Europe sociale n’est pas dans les gènes de cette construction européenne et jamais la lutte des classes n’a été en mesure d’influer sur son agencement.

La construction européenne a été dès son origine un des éléments concourant au recul du rapport de force entre les classes. Il suffit de se remémorer le rôle de ses institutions tant vis-à-vis de la grève générale en Belgique (décembre 1960-janvier 1961) que de la grève des mineurs en France (mars 1963).

Le point fort de la grève belge était celle des gaziers ainsi que des électriciens. Les systèmes de connexion perfectionnés et automatisés dans le cadre du Marché commun ont largement favorisés l’importation d’électricité, notamment de France, de façon à éviter la paralysie du pays.

De même, en France, l’effet économique de l’arrêt de livraison de houille aurait pu être déterminant dans le rapport de force. De même, les institutions communautaires ont largement facilité la substitution par l’approvisionnement d’Allemagne, des Pays-Bas, de Belgique. Il est vrai qu’au sein de la gauche se réclamant d’une perspective révolutionnaire, les laudateurs des institutions européennes se sont fait fort de souligner que les approvisionnements venaient également de Grande-Bretagne qui n’était pas dans le Marché commun, refusant d’analyser le rôle spécifique des institutions européennes dans la mise en place du plan de sauvetage de la bourgeoisie française.

Présent dès l’origine de l’Europe, le caractère de machine de guerre contre les travailleurs n’a fait que se renforcer depuis. Les derniers arrêts de la Cour de Justice de la Communauté européenne se situent tous dans la même logique : le travailleur est vu en tant que « facteur de production » et non en tant qu’élément d’une « communauté politique » au sein de laquelle les critères de solidarité, de justice redistributive et de pérennité de la société prennent le pas sur la maximisation de la richesse. On peut donner quelques exemples illustratifs de cette tendance :

- en Autriche, une manifestation écologiste bloquant un pont a été jugée comme attentatoire à la liberté de circulation des marchandises.

- Une négociation sur le temps de travail considérée comme « une couverture dissimulant une sérieuse réduction de la concurrence entre les producteurs sur les marchés et leurs produits » (arrêt ALBANY 1996).

- La grève des travailleurs d’une compagnie de transport finlandaise a été jugée illégale car, refusant le transfert de l’activité sous pavillon estonien, elle s’opposait au principe du libre exercice du droit d’établissement. Un droit reconnu comme fondamental, celui de grève, est subordonné à la liberté des capitaux (VIKING 2005).

On pourrait multiplier les exemples dans le même sens. Que ceux qui en ont qui montrent une tendance inverse les donnent, pour notre part, nous n’en connaissons pas. Toutefois, il semble qu’avant d’avancer un mot d’ordre d’«Europe sociale », il importe en tout premier lieu de stopper la dérive actuelle.

Nous devons nous interroger sur la place de l’euro dans la structuration actuelle de la domination de la bourgeoisie en Europe. Euro point de convergence entre la bourgeoisie la plus partie prenante de la bourgeoisie mondiale et le capital financier.

Vous avez dit « erreur stratégique » ?

Le positionnement vis-à-vis de l’extrême droite

Cette question ne peut être éludée pour au moins deux raisons, celle qu’énonce Michel Husson sur la place de ce mot d’ordre dans le programme du Front national, ce qui est essentiel, mais aussi du fait que certains camarades dans les débats perdent beaucoup de leur contrôle lorsque la sortie de l’euro est évoquée, et passent du débat à l’invective, ce qui montre que ce sujet est, pour eux, sensible au-delà de la raison.

Cependant, même si nous nous concentrons sur une sortie de l’euro comme mot d’ordre, nous disons instantanément pour quelle raison et pour quelle politique mettre en œuvre. L’essentiel de nos propos se situe là, la sortie de l’euro est dans ce but. Sur ce point, il ne peut y avoir aucune similitude avec les propos de l’extrême droite, tant en France que dans le reste de l’Europe car nous pouvons tous nous trouver en accord que, certes, nous avons la question du FN dans l’Hexagone mais il ne faudrait pas non plus que notre position alimente la droite extrême dans quelque pays que ce soit.

Il faut éviter toute polémique inutile. S’il est vrai que les critiques de Jacques Sapir peuvent apparaitre plus violentes contre les économistes du PCF que contre le FN, il ne faut pas laisser entendre qu’il est plus proche du second. Simplement, comme souvent, il tape plus fort sur ceux qu’il lui importe de convaincre comme nous avons, sans doute fâcheusement, l’habitude de le faire. Honnêtement, il est impossible de penser que Michel Husson avait l’intention de pratiquer cet amalgame mais ses formulations peuvent prêter à confusion.

La question de l'extrême droite, similitude de mots d’ordre mais contenu opposé. La droite était hégémonique dans la bataille pour le non d’institutionnalisation de l’Euro, ce qui nous a pas empêché de mener la bataille contre ce traité sur nos positions. A l’inverse, sur le traité constitutionnel en 2005, il est clair que c’est la gauche qui a été dominante sur des positions anticapitalistes, contre la concurrence libre et non faussée, et démocratiques. Comme pour toute lutte, la question essentielle est de savoir « qui dirige ? ».

La sortie de l’euro n’a de sens que si elle permet de mettre en place une nouvelle politique : «mesures protectionnistes, réindustralisation, définanciarisation partielle de l’économie française, mise en place d’un contrôle sur les revenus et les prix visant à orienter l’évolution de la valeur ajoutée». Sur le contenu de cette dernière, telle que résumée ci-dessus, Michel Husson ne fait aucune critique de la citation de Jacques Sapir. Son interrogation porte essentiellement sur le fait qu’elle serait rendue plus facile par une sortie de l’euro. Mais, il devrait plutôt nous expliquer en quoi la mise en place de ces mesures serait possible avec cette monnaie. Comme il le dit lui-même, « Cette situation est inextricable puisque tous les outils qui permettraient de la gérer sont en quelque sorte anticonstitutionnels ». S’il veut nous dire que l’affrontement avec les institutions européennes sur la seule question de la monnaie est insuffisante et qu’il faudrait allez plus loin, cela constitue un point d’accord supplémentaire.

La concurrence entre les nations. Les dévaluations ne sont pas sans fins car elles se trouvent limitées par les structures des imports des différents pays.

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La sortie de l’euro, un mot d’ordre

Le rôle d’un mot d’ordre n’est pas de résoudre tous les problèmes sinon « Révolution sociale immédiate sur toute la planète » ou toute autre formulation similaire constitue le seul possible.

Le rôle d’un mot d’ordre est d’utiliser les divisions de l’adversaire et d’unifier notre propre camp de façon à permettre une mobilisation des masses permettant d’élever son niveau de conscience. Marx, Salaires Prix Profits.

La seule vraie question est est-ce-que le mot d’ordre de sortie de l’euro permet cela ou pas ?

Louis Adam

(1) La sortie "sèche" de l’euro : une triple erreur stratégique

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