Quand Veolia promet l’eau potable aux bidonvilles indiens

Publié le par Le blog de la Gauche Anticapitaliste du Tarn & Garonne

Quand Veolia promet l’eau potable aux bidonvilles indiens

L’Inde, nouvel eldorado, attire les multinationales de l’eau. Les infrastructures défaillantes rendent difficile l’accès à l’eau courante, et le marché indien est devenu une cible privilégiée pour l’industrie française, et notamment Véolia. L’entreprise a annoncé en fanfare la signature de nouveaux contrats à Nagpur, Delhi et ailleurs. Objectif : redorer le blason de la gestion privée de l’eau. Mais sur le terrain, entre scandales financiers, augmentation des tarifs de l’eau, et conflits avec les résidents et les élus locaux, les firmes françaises semblent retomber dans les travers de jadis. Au point que des élus demandent l’annulation de contrats. Enquête.

« Depuis quelques mois, dans son bidonville de Dharampeth, au centre de Nagpur, Minaj, 54 ans, se sent riche. Elle a l’eau courante, 24 heures sur 24, sept jours sur sept ! Un privilège que n’ont même pas les classes supérieures de Delhi ou de Bombay…. », s’enthousiasmait Paris Match il y a un an. D’autant que cette « révolution », est « initiée par une entreprise française », Veolia en l’occurrence. « Première en Inde : une ville promet l’eau pour tous », renchérissait Le Figaro. Et ce, grâce à la France, ou plutôt à l’un de ses champions en matière de gestion de l’eau ! Quelques mois après la signature par Veolia d’un contrat avec la municipalité de Nagpur, dans le centre de l’Inde, les journalistes qui reviennent de leur voyage de presse, organisé par la multinationale, sont élogieux. Grâce à la gestion déléguée du service de l’eau, les 2,4 millions d’habitants de Nagpur vont bénéficier de l’eau potable courante.

Qu’en est-il un an plus tard ? La mission de Veolia, aux couleurs d’ « engagement sociétal » en faveur des populations privées d’accès à l’eau courante, a-t-elle été accomplie ? L’euphorie est-elle toujours de mise ? Pour la multinationale, l’enjeu est de taille. L’Inde, et ses infrastructures défaillantes, représente un « futur eldorado pour les géants français de l’eau », Veolia et Suez Environnement. 150 millions de personnes y sont privées d’eau potable. Un marché quasi infini, et le moyen de se reconstruire une nouvelle image, moins prédatrice. Car en Europe, la délégation de la gestion de l’eau à des entreprises privées a du plomb dans l’aile. Paris y a renoncé en 2010, re-municipalisant son service de l’eau. Et Veolia a dû quitter Berlin en 2013.

Aide au développement à but lucratif

Ce premier gros contrat doit être la vitrine de Veolia en Inde. L’entreprise veut « faire de Nagpur une sorte de ville modèle en matière d’accès à l’eau » [1]. Et accessoirement fournir la preuve que la gestion privée de l’eau dans le cadre de partenariats public – privé constituent une solution efficace. Une gestion privée pour l’instant privilégiée par la « Politique nationale de l’eau » mise en œuvre par l’Etat indien. Veolia opère en Inde à travers sa filiale Veolia Water India Africa, détenue à hauteur de 80,5% par le groupe, le reste du capital étant apporté par l’Agence française de développement (AFD) via sa filiale Proparco (5,6%) et la Société financière internationale appartenant à la Banque mondiale (13,9%). L’aide au développement, y compris pour les droits les plus fondamentaux, passe désormais par des entreprises à but lucratif.

A Nagpur, Veolia s’est associée au géant indien du BTP Vishvaraj Infrastructure (qui détient des concessions autoroutières) dans le cadre d’un consortium, Orange City Water Ltd (OCW), où l’entreprise française détient 51% des parts. Veolia prévoit de relier la totalité de la population de la ville, bidonvilles compris, à un réseau d’eau courante moderne, alors que jusqu’ici seule une partie de la population de la ville bénéficiait d’un service défectueux. Et ce, en cinq ans. Un objectif ambitieux : cela signifie, chaque mois, poser 6 000 à 8 000 nouveaux compteurs et rénover plus de 40 kilomètres de canalisations. Or, neuf mois après la signature du contrat, au moment même où Veolia faisait venir les journalistes à Nagpur, seuls 27 kilomètres de réseau avaient été remplacés et 876 nouveaux foyers connectés. Un rythme largement insuffisant pour tenir les engagements.

Le prix de l’eau presque multiplié par trois

Pour convaincre la municipalité indienne dirigée par le parti nationaliste BJP, Veolia s’est appuyé sur son projet-pilote conduit depuis 2009 sur la zone de Dharampeth – celui-là même pour lequel les journalistes des Échos, du Figaro et de Paris Match ne tarissent pas d’éloges. Mais les résidents de la zone n’ont pas, semble-t-il, été interrogés sur leur manière de voir les choses. Et pour cause. Le prix de l’eau y a augmenté de 3 à 8 roupies par kilolitre (équivalent au m3). Soit 10 centimes d’euros par m3 d’eau potable [2], ce qui a provoqué de violentes manifestations des résidents. « En Inde comme ailleurs, le prix de l’eau est exclusivement décidé par l’autorité délégante du service. Ni Veolia ni son partenaire local n’interviennent donc dans cette décision, même si nous nous mobilisons aux cotés de tous les acteurs impliqués dans la gestion de l’eau pour que ce prix reste abordable pour la population locale », a réagi Patrick Rousseau, directeur général de Veolia Inde. Reste que l’évolution du prix de l’eau ne peut pas être sans lien avec la conclusion d’un contrat public – privé, et les négociations financières que cela implique.

En 2011, une étude indépendante de l’Administrative State College of India conclut que l’objectif d’approvisionnement en eau courante de tous les foyers de la zone de Dharampeth n’a été atteint qu’à 50%. L’étude note également que la firme française n’a pas remplacé les vieilles canalisations. Les résidents n’ont donc pas renoncé à leurs anciennes habitudes de stockage de l’eau, ce qui annule les bénéfices sanitaires d’un approvisionnement continu. En avril 2013, une partie de la zone de Dharampeth reçoit toujours son eau potable au moyen de camions-citernes. Nous sommes encore loin de l’eau courante pour tous.

Quand Veolia promet l’eau potable aux bidonvilles indiens

Corruptions et surfacturations

L’installation du réseau s’accompagne d’une généralisation des compteurs d’eau, avec pour objectif d’introduire un « changement de mentalités » chez les résidents, en les habituant à devoir payer pour leur eau. Les habitants des bidonvilles sont censés bénéficier d’un traitement préférentiel. Mais pour les détracteurs de la gestion privée, ces nouvelles factures « légales » associées à l’arrivée de l’eau courante demeurent financièrement hors de portée des habitants des bidonvilles. D’autant que l’installation de compteurs est entachée de pratiques de corruption de la part de certains agents du consortium OCW, qui facturent des services normalement gratuits. La mise en place de méthodes de « social business » destinées à toucher les populations les plus pauvres – avec par exemple l’emploi de « water friends » pour sillonner les quartiers et œuvrer au « changement de mentalités » attendu – suffira-t-elle à atténuer cette dure réalité ?

Pour l’instant, les dépenses annuelles de la municipalité pour le service de l’eau ont augmenté. Fin 2012, la municipalité a relevé son budget estimé pour l’opération de 46 à 67 millions d’euros [3]. Soit une augmentation de presque 50%. L’opposition municipale critique l’ampleur des frais de gestion payés à OCW, dont Veolia est actionnaire majoritaire. L’OCW aurait délibérément surestimé le volume d’eau distribué pour gonfler ses revenus. Plusieurs élus ont également accusé l’opérateur de facturer plusieurs services et équipements au prix fort, pour ensuite n’utiliser que des matériaux de qualité inférieure et sous-payer leurs sous-traitants, provoquant d’ailleurs une grève de la faim des plombiers de la ville. Le Contrôleur et auditeur général de l’État du Maharastra – une sorte de Cour des comptes – a également relevé de nombreuses irrégularités dans les opérations financières liées au contrat signé par Veolia. Plusieurs quartiers auraient vu leur approvisionnement en eau diminuer. Selon les partis d’opposition, cette situation serait liée au fait que le BJP, au pouvoir à Nagpur, a privilégié « ses » quartiers avec la complicité d’OCW, au détriment des quartiers votant pour l’opposition, en « détournant » illégalement les nouvelles sources d’eau prévues pour ces derniers.

Toujours pas d’eau courante mais des camions-citernes

Car, en attendant de pouvoir relier le 2,4 millions habitants de Nagpur à des canalisations rénovées, Veolia doit coordonner une vaste flotte de camions-citernes. Une tâche laborieuse : 240 camions effectuent 1440 déplacements par jour. Un approvisionnement en eau aléatoire pour les habitants mais un business lucratif qui génère pots-de-vin en situation de pénurie, voire des détournements d’eau. Des pratiques qui ont entraîné au printemps 2013 des émeutes dans plusieurs quartiers, les élus locaux étant parfois au premier rang pour saccager ou brûler les bureaux de l’opérateur privé.

Des tensions que reconnaît le directeur général de Veolia Inde Patrick Rousseau : « Les « conflits » sont liés aux camions-citernes qui soulèvent parfois la colère de la population locale. Les hommes politiques locaux utilisent parfois ces camions-citernes afin d’exacerber les tensions entre les différentes factions politiques de la ville. De notre côté, dans le but de lutter contre de telles pratiques, nous sommes en train d’équiper les camions-citernes de general packet radio service (GPRS) afin de suivre leurs mouvements dans la ville en temps réel et s’assurer qu’ils apportent bien l’eau aux foyers qui en ont fait la demande », explique-t-il.

La gestion privée, encore et toujours en cause

Retard dans les travaux, tarifs de l’eau en augmentation, surfacturations, pratiques de corruption persistante… L’eldorado indien se transformerait-il en bourbier pour Veolia ? Selon un bilan établi en juin 2013 par le magazine indien Outlook, tous les contrats de privatisation de l’eau récemment conclus en Inde, aussi bien avec les groupes français qu’avec les autres [4], génèrent les mêmes problèmes : sur trente projets, aucun n’aurait encore tenu ses promesses, bien que le prix de l’eau ait augmenté en moyenne de 100% ! Plusieurs seraient au bord du naufrage.

Dans le cas de Nagpur, le consortium privé emmené par Veolia semble avoir fini par faire l’unanimité contre lui. Élus du parti nationaliste du BJP – la majorité municipale – et du Congrès – l’opposition – se sont pour une fois mis d’accord pour demander au maire Anil Sole l’annulation du contrat. Ils mettent en avant la multiplication d’erreurs, de retards et d’incidents. Le maire a promis en mai dernier d’engager des poursuites judiciaires pour obliger le consortium à respecter ses engagements contractuels, mais refuse pour l’instant de remettre en cause le contrat lui-même. Veolia assure qu’« aucune procédure de contentieux n’a été engagée ». Mais la multinationale et ses partenaires ont dû admettre officiellement qu’ils ne tiendraient pas les délais de réalisation des travaux prévus dans le cadre du contrat. Ce retard risque de remettre en cause les subventions promises par l’Etat indien et d’augmenter d’autant la facture dont devra s’acquitter la municipalité de Nagpur, donc ses habitants. Un paradoxe entre les beaux discours d’engagements sociétaux et la réalité qui vaut à Veolia sa nomination au Prix Pinocchio, organisé par les Amis de la Terre, et pour lesquels les internautes peuvent voter.

Ivan du Roy et Olivier Petitjean / Observatoire des multinationales / 31 octobre 2013

Notes

[1] Lire ici.

[2] Comme si, en France, le prix moyen affiché par Veolia était passé de 3 €/m3 à 8 €/m3.

[3] De 3,88 à 5,66 milliards de roupies.

[4] Veolia, ainsi que Suez environnement, participent également à des projets pilotes de gestion privée de l’eau à Delhi, la région de 17 millions d’habitants qui abrite la capitale indienne.

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