« Taksim partout ! Résistance partout ! » : le mur de la peur est brisé en Turquie

Publié le par Le blog de la Gauche Anticapitaliste du Tarn & Garonne

« Taksim partout ! Résistance partout ! » : le mur de la peur est brisé en Turquie

Une mobilisation populaire de grande importance s’est développée en Turquie ces dernières 72 heures avec pour point de départ l’opposition à un projet immobilier et la destruction d’un parc public (Gezi Park) sur la place Taksim, au cœur d’Istanbul qui en découlait. La très violente répression d’une mobilisation pacifique et bon-enfant le vendredi matin a été l’étincelle qui a déclenché l’incendie.

L’arrière-fond de la mobilisation, ainsi que son développement éclair, ont d’ores et déjà fait l’objet de synthèse http://www.gauche-anticapitaliste.org/content/un-printemps-turc. Avant de précieuses observations sur les modalités d’action, ce bref texte rappelle que la Turquie « a pourtant vu ces dernières années un miracle économique que beaucoup lui envient ; dont le parti au pouvoir, l’AKP, est parvenu à se faire reconduire avec pratiquement 50% des voix ; qui est acclamé dans les forums internationaux ; et qui semblait en passe de régler le plus épineux dossier politique, la question kurde ».

En particulier les premiers points, qui sont tous justes, renvoient à ce que représentait la Turquie jusqu’à présent : un modèle pour les pays du bassin méditerranéen, un succès de croissance capitaliste et de « démocratie ». Certes la démocratie y était assimilée au simple fait de gagner les élections (et l’AKP les a « vraiment gagné » face à une opposition, il ne s’agissait pas d’élections truquées), certes il y existait une répression continue, certes les droits syndicaux y étaient attaqués de manière frontale (« mais après tout, ne sont-ils pas de trop dans les pays capitalistes » se demandent au fond les commentateurs bourgeois), certes la politique qui y est menée est une insulte à l’ABC des considérations écologiques que même le Grenelle de l’environnement a acté, certes la condition des femmes a tendance à y régresser, certes etc… Mais tout de même, malgré cela, la Turquie « laïque » était un exemple. Un exemple avec lequel les gouvernements Sarkozy-Fillon puis Hollande-Ayrault ont initié un projet de coopération policière toujours d’actualité…

Depuis vendredi, cet « exemple » est battu en brèche. En ce sens, l’ébranlement du régime turc est une secousse de plus à l’ordre capitaliste, en Europe et dans le monde. Le gouvernement étatsunien a été, comme d’habitude, plus prompt que la machinerie européenne à saisir ces enjeux.

La mobilisation, et la répression, continuent depuis la rédaction du texte cité plus haut. Un élément d’une grande importance, une victoire symbolique forte, a été le retrait de la police de la place de Taksim (ou se trouve le Gezi Park) devenu un lieu d’occupation et de rassemblement de masse. En d’autres termes, un bastion et un point de ralliement pour les manifestants dans de nombreux quartiers. Toutefois, Istanbul est une immense métropole et il n’est pas évident de se rendre à Taksim pour tout le monde, alors éclatent des manifestations spontanées dans différents quartiers de la métropole avec des routes bloquées etc.... Dans le même temps, une répression extrêmement dure continuait à Istanbul même (notamment à Besiktas près de la place Taksim), ainsi que dans les grandes villes du pays, en particulier à Izmir et surtout Ankara sur la place Kizilay. La journée de samedi était également marquée par des rassemblements de nombreuses villes du pays (Eskisehir, Mersin, Antalya, Gaziantep, Adana...) qui ont été suivi d'affrontements avec la police ont eu lieu, parfois violents.

Comme toute mobilisation, celle-ci évolue également par rapport au camp opposé. Il apparaît clairement que le gouvernement est pris de court par un mouvement qu’il n’avait pas prévu. Ses réponses ont consisté, de manière combinée, en une répression féroce, une auto-critique sur les abus de cette répression (le maire AKP d’Istanbul, Kadir Topbas, ou le vice-premier ministre Bülent Arinç jouant les « gentils policiers »), de nombreuses rodomontades et/ou des provocations du premier ministre Erdogan consistant à dire que le projet se fera et à qualifier les manifestants de « poignée de maraudeurs »… et enfin le joker suprême de l’AKP : la carte de la division religieuse avec la proposition d’inclure la construction d’une mosquée dans le projet immobilier à Taksim. Après une carrière politique durant laquelle il n’a jamais connu de véritable échec et alors que son parti est tout puissant, R.T.Erdogan, pris au dépourvu, ne tire que sur les deux fils qu’il connaisse vraiment : l’accusation d’immoralité et la répression. La première ne semblant guère marcher, la deuxième devient le recours ultime. Or c’est justement l’utilisation immodérée de ce deuxième qui a causé tant d’exaspération.

Il restait beaucoup moins de manifestants ce matin à Taksim, la plupart étant rentrés se reposer mais un rendez-vous est donné pour un rassemblement à 14 heures. Les manifestants restés dimanche matin nettoyèrent la place. Il existait une certaine crainte dans des milieux d’une retombée de la mobilisation ce dimanche, ne serait-ce qu’en raison de la fatigue accumulée… Cette crainte n’a pas été confirmée : si les manifestants à Taksim semblent aujourd’hui un peu moins nombreux que samedi, le rassemblement n’en a pas moins conservé son caractère de masse… Tout en évoluant nettement vers la gauche.

Cette remarque est de grande importance dans la mesure ou cette mobilisation est extrêmement hétéroclite et bigarrée : des employés de classe moyenne, des citoyens, des fonctionnaires de divers ordre, des petits commerçants, des groupes de supporters, des parties du petit peuple urbain, des fractions de la bourgeoisie et même des vedettes artistiques…

Il est indéniable que dans l’élargissement du mouvement, la classe moyenne « blanche » (par opposition aux anatoliens en général et aux kurdes en particulier), nationaliste-kémaliste (c’est-à-dire un nationalisme-étatiste pseudo-progressiste) a joué un rôle d’importance. Ce secteur social, qui se considère comme progressiste, voue une haine profonde envers l’AKP, combinant une hostilité aux femmes portant un foulard (et défendant les interdictions qui les touchent) avec un nationalisme exacerbé. Cela a été particulièrement visible à travers des drapeaux à l’effigie de Mustafa Kemal, référence mythique pour ces secteurs, ou des marqueurs « identitaires » (l’emploi du chant du « 10ème anniversaire de la république », devenu un véritable signe de ralliement). D’autre part, par exemple, nul doute que le sentiment religieux peut être parmi les petits commerçants participant au mouvement, même s’ils sont minoritaires. Enfin, les nombreux drapeaux turcs montraient tout simplement dans ce cadre que la mobilisation dépassait le seul cadre des milieux radicaux et sont, en somme, inévitables dès lors qu’un niveau de masse est atteint dans la population non-kurde.

Or, le mouvement, s’il n’a pas dissous ces caractéristiques, les avait déjà englobés, dès la journée de samedi, dans un cadre de revendications démocratiques. L’étanchéité entre composantes s’est avérée impossible. Un exemple important est le cas du CHP (Parti de la République et du Peuple), principal parti d’opposition parlementaire, se disant de gauche et débouché politique de la classe moyenne kémaliste (donc nationaliste-étatiste). Le CHP avait un meeting prévu à Kadiköy sur la côte asiatique d’Istanbul mais, confronté à l’accusation générale de division, a du y renoncer avec précipitation pour annoncer une marche aboutissant à Taksim afin de rejoindre le reste de la mobilisation. Depuis, elle suit le mouvement mais ne le dirige pas.

En bref, dans la chaleur de cette mobilisation la tendance s’est avérée à la défense des principes démocratiques et à la lutte contre l’autoritarisme croissant de l’AKP.

Une nuit de lutte est passée par-dessus. Et cette tendance s’est renforcée au rassemblement populaire du dimanche 2 juin à Taksim. Là, la gauche sociale et politique, a pris clairement le dessus dans la mobilisation avec une présence syndicale significative. A la tribune, le spectre chauviniste a été repoussé le plus possible, avec des hommages non seulement à Reyhanli, ville frontalière avec la Syrie ou un attentat meurtrier a eu lieu récemment mais également à Roboski, ou 32 villageois kurdes avaient été tués « par erreur » par des bombardements de l’armée turque.

Confronté à la répression, les mots d’ordre suivants ont été amenés à la tribune par le président du syndicat minoritaire DISK : annulation du projet immobilier à Taksim, les responsables de la répression doivent démissionner, ceux qui sont gardés à vue suite aux manifestations dans tout le pays doivent être relâchés, fin des interdictions de manifester sur les places publiques. Des revendications rendant assez bien compte de la situation du mouvement, ne touchant pas encore directement aux questions spécifiquement de classe, mais cherchant des succès d’ordre démocratique tout en restant en dessous du slogan fédérateur « Erdogan démission ! » faute d’alternative politique.

Un autre aspect important de la situation consiste en ceux qui n’ont pas joué de rôle déterminant :

- Les forces armées : nous avons la confirmation qu’une page est définitivement tournée. L'Etat-major reste silencieux et s'il est probable que de nombreux officiers ne sont pas mécontents des difficultés d'Erdogan, ce silence, qui aurait été inimaginable il y a 15 ans, ne fait qu'acter sa domestication. Au demeurant, cela n'est plus considéré comme déterminant par aucune partie. Toutefois, avec une aggravation encore plus profonde de la crise, on ne peut douter que l'armée prendrait pleinement sa place dans la répression, ce qu’elle a déjà partiellement commencé à faire à Ankara ou les gendarmes suppléent la police.

- Le mouvement kurde est pour le moins en retrait dans le cadre de ses négociations avec le gouvernement pour la fin de la lutte armée. Le mouvement kurde, à travers son parti politique BDP (Parti de la Paix et de la Démocratie), s’il soutient la mobilisation sur le principe ne mobilise guère, sa presse ne s’implique pas (le site en ligne de son organe, Yeni Özgür Politika n’évoque tout simplement pas la mobilisation). Il est vrai que deux députés du BDP, Sirri Süreyya Önder et Ertugrul Kürkcü, sont en première ligne dans le mouvement mais ils ne viennent pas de la matrice du mouvement kurde proprement dit mais sont des "pièces rapportées" de la gauche-radicale. Ce retrait a d'ailleurs été visible dans les manifestations de soutien à l'étranger, notamment à Paris, samedi 1er juin."

- Enfin, une composante sociale est tout à fait absente, les milieux populaires pieux, clientèle et base électorale de masse de l’AKP. Or, sans eux impossible d’acquérir la large majorité des travailleurs.

Toutes ces considérations et ces limites, ne doivent pas cacher le paysage d’ensemble. Or, celui-ci est éminemment positif pour la gauche de combat en Turquie.

Si on devait faire une découpe tout à fait schématique du mouvement aujourd’hui, on pourrait distinguer trois phases : phase initiale avec hégémonie de la gauche (radicale) mais une mobilisation marginale/phase d’expansion avec importance de l’élément nationaliste mais dans un cadre globalement démocratique/phase de maintien avec la gauche qui prend le dessus.

Cela signifie que pour la première fois depuis longtemps, une gauche de classe et de combat a réussi à briser son isolation sociale en Turquie : elle a initié l’étincelle (avec une dimension écologique forte qui plus est) mais surtout par la suite un discours en termes de lutte de classe a pu rencontrer un écho de masse dans le cadre d’une dynamique forte d’affrontement avec le pouvoir de l’Etat. C’est d’ores et déjà un acquis essentiel.

Au-delà de cette avancée, une autre chose a été brisée : le mur de peur qui encerclait la Turquie. La peur de l’uniforme, la peur de la police et de l’arbitraire. Des milliers de manifestants affrontent la police au moment où ces lignes sont écrites mais des millions d’autres sympathisent avec eux soit passivement chez eux, soit activement dans les rues de leurs quartiers ou de leurs localités. Mais tous voient que, non seulement la police agit d’une manière bestiale, mais aussi qu’elle peut être repoussée, que cette bande d’hommes armés n’est pas invincible. Et, s’ils ne le savent pas, ils sauront que ce dimanche 2 juin à Istanbul, la mobilisation populaire a fait en sorte que tous les gardés à vue soient relâchés. L’étreinte de la peur s’est desserrée.

Or la Turquie est un pays dont la croissance économique repose sur ses performances à l’exportation alors que l’économie mondiale est en crise. C’est-à-dire un pays qui, s’il a relativement plus de répit, va être confronté à son tour à la crise du capitalisme de manière particulièrement aïgue. La brèche qui s’y constitue sous nos yeux, et dont nous ne connaissons pas encore la taille, pourra constituer un chemin dans lequel pourront s’engouffrer pour les militants révolutionnaires.

Suren, le 2 juin 2013, 23 heures.

« Taksim partout ! Résistance partout ! » : le mur de la peur est brisé en Turquie
« Taksim partout ! Résistance partout ! » : le mur de la peur est brisé en Turquie

Commenter cet article

S.T 03/06/2013 16:31

La force du texte, et vous le relevez dans votre commentaire, est de dépasser le stade nécessaire de l'indignation et de la solidarité face à cette répression. C'est aussi pourquoi nous le publions sur notre blog qui a aussi vocation de "décrypter" l'actualité et mettre en avant des interlocuteurs ignorés par les média mainstream. N'étant pas un spécialiste de la Turquie, j'ai trouvé ce compte rendu aussi synthétique qu'instructif, mais je ne m'engagerai pas sur un débat aussi pointu que l'évolution ou la caractérisation du kemalisme par exemple. Plus sur un débat sur l'implication de la crise économique et du basculement néo-libéral du capitalisme. Le printemps arabe, joue aussi sans doute beaucoup dans les consciences qu'un changement est possible par la rue.

fleury daniel 03/06/2013 15:43

Article enfin qui permet réflexion et analyse, et sort du schéma "soutien contre la répression policière". Puisqu'il donne matière et fond, j'engage le débat autour de la présentation un peu "figée" et très "nationaliste" du Kémalisme, du moins sa traduction populaire. Pour bien connaître le sujet, j'engage à une analyse plus nuancée, ne confondant pas marque du soutien indéfectible à la République, et nationalisme identitaire, qui lui est exprimé vous le savez, par des factions très identifiées en Turquie. En découle aussi une nécessité de ne pas prendre le rôle de l'armée (anti Kurde, comme chacun sait), comme un soutien au régime. Même si celle ci a vu une partie de ses cadres emprisonnée ces derniers temps, elle reste dans la tête des kémalistes, et bien au delà des laïcs, l'espoir du "recours".... Qu'on trouve cela juste ou non, c'est un ressort qui agit dans toutes les têtes, milieux populaires inclus. Par ailleurs, il y a une grande complexité à cause des oppositions entre urbains et "urbanisés" de l'exode rural des 20 dernières années, ces deux peuplements même s'ils sont issus d'un même exode, ne s'étant pas opérés dans le même contexte économique. Ascenseur social pour les premiers schématiquement, paupérisation urbaine pour les seconds, très schématiquement. Le réservoir d'ignorance permet le maintien au pouvoir de la clique affairiste. Bref, ouvrons le débat, afin de sortir d'un simple soutien, et de montrer quelles implications de la crise capitaliste nous avons là